Géopolitique du monde orthodoxe, 2

L’orthodoxie, un universalisme

Par Thomas Tanase, dans la Revue de Géopolitique, un texte de 2017

„Pour comprendre le rôle de l’orthodoxie dans le monde actuel, il faut malgré tout faire un détour par l’histoire. En effet, l’Église orthodoxe n’est pas une Église définie sur une base nationale. Elle est l’autre moitié d’un christianisme commun qui s’est développé dans le cadre de l’empire romain à la fin de l’Antiquité, avant de donner naissance à deux ensembles différents, le catholicisme et l’orthodoxie qui se séparent officiellement en 1054, sans jamais d’ailleurs que les contacts et les influences ne cessent. L’Église orthodoxe est également l’héritière dans son fonctionnement des règles établies aux IVe et Ve siècles. Le concile de Chalcédoine en 451 a donné une définition stricte du dogme qui était celle de Rome et de Constantinople [2]. L’Église a été progressivement organisée autour de cinq patriarcats, unis tout en étant autonomes : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche (dans la Turquie actuelle, à la frontière avec la Syrie) et Jérusalem.

Trois de ces patriarcats tombent sous la domination musulmane au VIIe siècle. A l’ouest, dès le Ve siècle, alors que l’autorité impériale s’effondre, la papauté commence à revendiquer son autorité universelle (« catholique »). Le pouvoir pontifical peut ensuite longtemps faire figure de facteur d’unité dans une Europe médiévale féodale et fragmentée. L’ensemble fait naître progressivement une Église centralisée, bâtie sur un système de normes à valeurs universelles, au-dessus des États – d’où les relations difficiles de la papauté avec empereurs et rois dès le Moyen Âge. L’orthodoxie a continué au contraire à se développer jusqu’en 1453 dans le cadre byzantin, c’est-à-dire dans le cadre de l’empire romain d’Orient de Constantinople. Restée à l’écart des innovations du catholicisme médiéval, elle demeure plus attachée à la tradition des premiers « pères de l’Église » de langue grecque. L’héritage byzantin a laissé une empreinte sur sa conception des rapports avec l’État. Les orthodoxes aiment à citer l’idéal de « symphonie des pouvoirs » formulé dans une « novelle » (loi) de l’Empereur Justinien en 535, c’est-à-dire d’une collaboration entre deux ordres autonomes et liés entre eux, l’ordre politique et l’ordre ecclésial. Dans la réalité, la « symphonie des pouvoirs » n’a pas toujours été si harmonieuse et n’a pas empêché des conflits parfois très durs [3]. Mais justement, l’Église orthodoxe n’a jamais été purement et simplement soumise au pouvoir des empereurs malgré le statut spécial reconnu à ces derniers. Les luttes d’influence se sont donc déroulées sur un autre plan, plus souple et plus horizontal, que la querelle des papes et des empereurs médiévaux. Quant au modèle d’Église-empire qui est resté une référence pour l’orthodoxie jusqu’à aujourd’hui, il ne doit donc pas être confondu avec un modèle d’Église nationale : il s’agissait d’une autre forme de l’universalisme romain.

Encore aujourd’hui, les autorités orthodoxes aiment à citer le principe « d’économie » : il est permis de s’accommoder des réalités, et parfois de déroger aux principes, tant que l’essentiel n’est pas en jeu. De fait, l’Église orthodoxe laisse généralement une marge de manœuvre importante au rapport entre les prêtres et leurs fidèles. Elle n’a en outre jamais été uniquement limitée à l’empire byzantin, avec le maintien des sièges d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem (dont les patriarches étaient néanmoins grecs). De la même manière, malgré le cadre impérial, l’Église byzantine a accepté très tôt (avec beaucoup de tâtonnements) la mise en place d’Églises autonomes, en particulier pour la principauté de Rus, organisée autour de la « métropole » de Kiev. Même si le lien avec Constantinople ne fut jamais coupé, le monde russe put se développer à part, l’éloignement aidant, réalisant une synthèse originale entre culture byzantine et héritage slave. Reste encore le cas de la chrétienté géorgienne, qui remonte elle aussi aux premiers siècles du christianisme, et qui est toujours restée indépendante de l’empire byzantin : dès le Moyen-âge, elle était reconnue comme un « patriarcat » supplémentaire.

Cette souplesse explique encore la formidable capacité de résilience de l’orthodoxie. Tout au long de son histoire, elle n’a cessé de faire face à des situations désespérées. En 1204, Constantinople est prise par les croisés. Si l’on ajoute la pression teutonique dans les régions baltiques et l’arrivée des Mongols, qui soumettent les terres russes en 1240, l’orthodoxie en tant qu’espace politique est presque entièrement rayée de la carte au milieu du XIIIe siècle. Elle a pourtant pu se rétablir, même si la restauration d’un empire byzantin à Constantinople en 1261 est restée plus que précaire. Dès la moitié du XIVe siècle, cet empire est sous la menace des Ottomans, avant d’être éliminé avec la conquête de Constantinople en 1453. Cependant, ces presque deux siècles de répit ont donné le temps nécessaire au monde orthodoxe pour dépasser le paradigme impérial. Les Églises serbe, bulgare, russe ou des principautés roumaines (Valachie, Moldavie) ont fait évoluer la chrétienté byzantine vers un « Commonwealth » orthodoxe [4], dont chaque souverain reproduisait les pratiques byzantines et tentait d’obtenir une reconnaissance de Constantinople. C’est encore au cours de cette période que le mont Athos commence à remplacer Constantinople comme principal point de référence du monde orthodoxe : la capitale byzantine est remplacée par une république indépendante constituée par les monastères des différentes nations orthodoxes sur la « sainte montagne ». C’est également entre les XIIIe et XVe siècles que la théologie orthodoxe connaît d’importants développements comme l’hésychasme [5], et que sa différence avec l’Église latine se cristallise. Ainsi, non seulement l’orthodoxie n’est pas immobile, incapable de transformations, mais sa survie après la prise de Constantinople en 1453 est justement due à sa capacité à dépasser le modèle d’Église-empire.

A partir de 1453, l’orthodoxie balkanique devient un millet, une des nations-communautés religieuses de l’empire ottoman. L’Église grecque de Constantinople peut au passage récupérer une large partie de son autorité sur les chrétientés des Balkans. Toutefois, l’orthodoxie survit aussi en dehors de l’empire ottoman, dans les principautés roumaines vassalisées mais autonomes et dans l’empire russe. Les souverains de Moscou reprennent à leur compte l’héritage byzantin, tandis que le thème d’une Moscou troisième Rome commence à circuler. En 1589, le tsar Boris Godounov réussit même à faire reconnaître Moscou comme un patriarcat. L’Église russe n’est cependant jamais purement nationale, et s’inscrit toujours dans un horizon tourné vers le mont Athos, Constantinople, Jérusalem. C’est même l’origine du schisme qui divise l’Église russe au XVIIe siècle, lorsque les « vieux-croyants » refusent de corriger des pratiques rituelles trop éloignées de celles des autres Églises orthodoxes. L’expansion russe permet aussi à l’orthodoxie de se diffuser le long des routes l’Eurasie : Pierre le Grand établit une première mission russe permanente à Pékin en 1715. Mais surtout, une des réformes essentielles de Pierre le Grand est de rompre avec l’autonomie traditionnelle du pouvoir ecclésiastique. Le patriarcat est supprimé et l’Église placée sous l’autorité d’une assemblée ecclésiastique, le Saint Synode, présidée par un procureur en chef, fonctionnaire d’État : Pierre le Grand ne fait ici rien d’autre que d’imiter la Prusse protestante. A partir du XVIIIe siècle, le modèle impérial russe doit autant au modèle germanique d’Église du prince qu’à la tradition byzantine. L’évolution de l’orthodoxie est donc aussi en synchronie avec celle de l’Europe occidentale et son cujus regio eius religio.

L’impérialisme russe du XIXe siècle utilise bien l’orthodoxie. Il en fait un élément de russification vis-à-vis d’autres populations orthodoxes, comme les roumanophones de Moldavie [6]. L’indépendance de l’Église géorgienne est supprimée en 1811 avec l’intégration dans l’empire russe. L’orthodoxie, en partie assimilée au panslavisme, est un élément d’affirmation de la Russie dans les Balkans ou vis-à-vis de l’empire ottoman. Mais il ne s’agit cependant pas du transfert direct d’un « césaropapisme » byzantin en terre russe. La Russie fait partie du concert des nations européennes, avec lesquelles elle est en rivalité. La France et la Russie se disputent notamment la protection des communautés chrétiennes de l’empire ottoman, en particulier en Terre Sainte (c’est d’ailleurs ce qui sert de déclencheur à la guerre de Crimée). Dans les Balkans, l’orthodoxie s’associe étroitement à partir du XIXe siècle à un cadre national, lorsque les États nouvellement créés veulent faire reconnaître l’autonomie de leur Église face au patriarcat grec de Constantinople. Mais là aussi, cette réappropriation de l’orthodoxie dans le cadre de l’État-nation est la marque de l’inscription de ces peuples dans le cadre européen de l’époque. L’évolution trouve son point d’aboutissement avec la mise en place générale de patriarcats indépendants (« autocéphales) au XXe siècle, qui consacre l’indépendance de toutes ces Églises [7]. Ce mode de fonctionnement est encore aujourd’hui celui de la communauté orthodoxe. La primauté d’honneur revient au patriarcat œcuménique de Constantinople, qui a sous son autorité le mont Athos (même si par ailleurs celui-ci est une communauté autonome au sein de l’État grec), l’île de Crête (dont l’Église est autonome) ainsi qu’une partie des Églises de la diaspora (sur lesquelles on reviendra plus bas). Suivent les patriarcats d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem, puis les patriarcats russe, serbe, roumain, bulgare et, depuis 1990, géorgien. Un rang au-dessous du point de vue honorifique, se trouvent la Grèce et Chypre, avec des Églises indépendantes « autocéphales ».

Le monde orthodoxe a pourtant semblé encore une fois pouvoir disparaître avec la mise en place de pouvoirs communistes en Russie puis en Europe de l’Est menant une politique antireligieuse active. Si la Grèce et Chypre sont restées à l’écart, la Grèce a connu aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale une guerre civile entre gouvernement et communistes. Pour Chypre, l’indépendance a signifié une guerre civile avec sa communauté turque, doublée de l’invasion turque de 1974. La fin du système soviétique (1991) a pourtant permis une réémergence des cultures orthodoxes en Russie et en Europe orientale. En ce sens, on peut aussi de parler d’un « retour du religieux » en terre orthodoxe. Celui-ci trouve une partie de son histoire dans les capacités de résilience de l’orthodoxie, qui n’a jamais disparu des pays soviétisés, malgré les persécutions. En Union des républiques socialistes soviétiques notamment, l’Église a accepté de garder une présence institutionnelle face au pouvoir soviétique, même si dans les années 1930 presque tout le clergé avait été éliminé, les églises fermées ou détruites et nombre de croyants déportés ou fusillés. Cependant, J. Staline a aussi réintégré l’orthodoxie dans la synthèse nationale lors des désastres de la Seconde Guerre mondiale, permettant sa survie, même si la politique antireligieuse n’a jamais cessé, y compris à l’époque de N. Khrouchtchev ou de L. Brejnev. La situation a été globalement moins dramatique en Europe de l’Est ; mais là aussi, l’Église a dû maintenir une présence officielle face aux pouvoirs communistes, dans des sociétés où la pratique religieuse mettait d’emblée dans une situation de marginalité.

L’orthodoxie a été en partie ramenée dans le jeu international par les transformations de l’Église catholique aux temps du concile de Vatican II, qui a invité deux observateurs de l’Église russe. Un des actes les plus spectaculaires du pape Paul VI fut sa rencontre en 1964 au cours d’un voyage en Terre Sainte avec le patriarche Athénagoras. A cette occasion, les deux prélats ont levé symboliquement les excommunications réciproques du schisme de 1054. Mais la rencontre était aussi le résultat de l’inscription du patriarcat de Constantinople dans le camp occidental après la Seconde Guerre mondiale (le patriarche Athénagoras avait d’ailleurs officié aux États-Unis avant de devenir patriarche). Le réveil religieux à l’Est doit surtout beaucoup au contexte international de la fin des années 1970, à commencer par l’essor de l’islam politique, de l’Iran à l’Afghanistan, l’arrivée sur le trône pontifical de Jean-Paul II et une politique générale de la part des États-Unis pour encourager les mouvements religieux, qui a joué son rôle dans le démantèlement du système soviétique. Une nouvelle fois, le monde orthodoxe ne vit pas en vase clos, mais s’inscrit bien dans les grands enjeux géopolitiques de son temps.”

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