Jeudi, à quatre heures moins le quart

Vers quatre heures, le pilote vivait les derniers instants de sa vie. Comment auraient-ils imaginé une telle possibilité ? Qu’aura-t-il pensé, ressenti, en ces derniers instants ?

Il n’avait pas encore quarante-quatre ans !

……………………… Une vie dont la trame se trouve brusquement coupée. Un foyer mutilé. Une jeune veuve et des orphelins encore adolescents, hébétés, ne sachant quoi faire pour se faire excuser de vivre encore.

Que s’était-il passé… ?! Vers quatre heures moins le quart, deux vies avaient cessé, sans doute dans la terreur de se voir descendre en vrille, à deux pas de leur aérodrome, ayant échoué dans quelque manœuvre qui aurait pu les sauver – mais ne les a pas sauvés, cette fois-ci. Un aéronef ayant pris feu s’enfonçait dans la plaine, à moins que l’incendie n’ait été causé par le choc. Y creusant un cratère d’où s’éleva bientôt le brasier qu’on allait contempler de loin, dans les villages voisins, avec terreur et soulagement. Explosion, incendie, « Dieu nous en préserve »… « Mais cela ne s’est pas passé chez nous. Aucun des nôtres n’y est. Du côté des militaires, nous n’avons, Dieu merci, personne. » Mais de bonnes âmes allumèrent des bougies, auprès de leurs icônes fixées sur un mur est.

Les autres pilotes se rendirent tout de suite sur les lieux de la catastrophe, virent ce qu’il y avait à voir. Un brasier, des cendres, des fragments de tôle fumante. Et, sous les cendres, dans la terre éventrée, quelques débris humains calcinés. Un jeune aviateur se sentit poussé à enterrer, du bout de sa chaussure, un petit éclat d’os humain – des années après, il allait en tirer publiquement orgueil, Dieu sait pourquoi. Entre-temps le commandant annonçait à ses supérieurs un « événement ». Coup dur pour le régiment, pour l’aviation militaire, pour sa propre carrière et son avenir. Or, ce genre d’accident devenait de plus en plus fréquent – une bonne chose en ceci que la catastrophe, plus banale, entraînait moins de foudres. Les causes en étaient connues de tous et recouvertes de non-dits. Toutes les enquêtes aboutissaient aux mêmes conclusions. Les responsables, c’étaient toujours ceux qui avaient trouvé la mort, parfois parce qu’ils avaient risqué leur vie s’efforçant à éviter les ennuis qu’était censée attirer toute tentative de sauver sa peau en s’éjectant – et en laissant se détruire la belle machine volante, propriété et gloire de l’Etat socialiste.

Cela leur était, de toute façon, égal, aux trépassés.

Après le coup de fil essentiel, au commandement suprême, le commandant du régiment appela au téléphone à Bucarest la femme du pilote. Qu’elle revienne tout de suite sur l’aérodrome. Son ton était sec, catégorique, embêté.

Mais… avait-elle balbutié, espérant encore quelque grâce… il ne s’est pas passé quelque chose de grave ?

Si. Le pire. Venez vite.

A l’aube, la femme du pilote était dans le train. En face d’elle, son fils adolescent, muet. Quant à elle, elle sortit de son sac un petit livre de prières couvert de toile grise et s’y accrocha de toutes ses forces. Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, prends pitié de moi, pécheresse. Le livre en question ne pouvait pas être acheté en librairie, sa marraine le lui avait prêté. Dans le livre, un feuillet dactylographié contenait une longue énumération de morts accidentelles. Il existe une prière spéciale à l’ intention de ces défunts précoces – jeunes et vieux, enfants et hommes à la fleur de l’âge, forts et faibles, morts pour avoir été foudroyés, écrasés, roués de coups, victimes de la noyade, de l’étranglement, et de toutes sortes de mauvais coups du destin. Tôt ou tard, on périt, tous.

Hébétée, la femme du pilote s’accrochait à ces mots. De cinq à huit heures du matin, une fois de plus dans le train la conduisant à la base aérienne de B. Elle faisait souvent la navette entre Bucarest et le petit campus des pilotes ; tantôt accompagnée par les enfants, allant rejoindre son mari, tantôt seule avec lui, au terme de quelque séjour en ville. (Il attendait en gare, son cocker roux à ses pieds, les mains dans les poches du blouson, calme.)

Le pilote avait de beaux yeux bleu-gris, et c’est surtout dans le train qu’elle avait le temps de s’y plonger, quand ils voyageaient ensemble.

            Ses yeux, maintenant…

            Ses yeux.

Il reste de lui quelques photos en noir et blanc, précieux vestiges d’une existence qui avait été si charnelle, si vibrante, si jeune. Tellement, qu’on aura toujours de la peine à sa disparition. Sur l’une de ces photos, il a été surpris endormi, recroquevillé sur une banquette du wagon. Sa navette si dure à vivre, pendant les week-ends, pendant les longues années où la famille avait habité dans la capitale, pour le bien des enfants. Dorénavant, il n’y aura que des souvenirs. C’est là, maintenant, la maison du pilote. Les souvenirs si fragiles de ceux qui l’ont connu, les pensées, récits, émotions variées de ses proches, solidaires avec leur propre être, mais enfouies…Ces émotions qui ressurgiront quand Dieu le voudra, ensemble avec ceux du traumatisme causé par l’accident. Non, il n’est pas dans la tombe. Surtout pas au cimetière des officiers, parmi les monuments funéraires cossus, certains préparés d’avance par des retraités pas si vieux que ça, mais prévoyants et encore nantis. 

Dans le cœur de Dieu, ton mari est vivant. C’est dans ta foi, cette foi à laquelle tu t’accroches, éperdue. Il habite en outre tous ces souvenirs bons et moins bons, imprimés dans les mémoires des survivants, dont certains s’acharneront jusqu’à la fin de leurs propres jours de percer le mystère de son départ. Le pilote disparu, présent dans ce magma où s’enracinent les rêves qui vous restituent, parfois, quelque fragment d’univers englouti.

Une fois arrivée dans le trois-pièces, l’unique idée qui vint à la femme du pilote fut de se mettre, automatiquement, à tout ranger. Elle s’affairait sans pensées, sans douleur sensible, sans apitoiement sur elle-même. L’inimaginable, l’inconcevable, ce qu’elle avait contemplé en frissonnant en pensant à ce qu’avaient traversé d’autres femmes à qui c’était arrivé… tout cela était là, devant elle et ses enfants. Et elle ne ressentait rien. Et tout ce qu’elle avait à faire, c’était d’attendre. Le moment des adieux des pilotes, puis celui des funérailles, où son mari serait pour une dernière fois présent.

Chapelle ardente où aura l’avant-dernier « rendez-vous » avec celui qui s’était tellement identifié à ce qui avait fini par le terrasser et l’engloutir. Déchets humains calcinés, avec de la ferraille fumante, abîmant la pureté printanière d’un champ où le blé était déjà sorti de terre.

Le pilote, présence hypothétique dans une boîte couverte de drap bleu, veillé par son propre portrait souriant, en uniforme. Evoqué dans des discours. Pleuré et regretté par maints et maintes, comme cela se doit. Et accompagné, fidèlement, par les siens. Une mère voûtée, tremblante et muette, soutenue par ses filles et gendres et petits-enfants. Une épouse de noir vêtue, coiffée d’un foulard à la paysanne noué sous le menton. Un fils et une fille adolescents. Eperdus. Egarés, sur le seuil du grand deuil à traverser sans méthode, sans guide, chacun à sa façon.

Tout près, dans les champs, est l’endroit où il avait ramassé, couchée mais encore vivante, un oiseau migrateur qui n’avait plus pu suivre son groupe. « Grus grus », la bête recueillie par le pilote dans un champ, non loin de l’endroit où son avion allait s’écraser.

L’oiseau avait eu de la chance. Le pilote l’avait pris chez lui. La jeune grue avait pris possession d’une des deux pièces du petit appartement dont le pilote avait juste ôté le tapis et quelques objets. Chaque matin, quand il promenait son chien, le pilote prenait le grand oiseau sous son bras, le remettait debout, à l’orée des champs, et lui expliquait qu’il n’avait qu’à ouvrir ses ailes, et à prendre son vol. Mais la grue, que l’épuisement avait terrassée dans son immense effort migratoire collectif, avait oublié comment il fallait s’y prendre pour voler. On peut toujours voir le pilote sur des photos en noir et blanc, les seules qu’on a de lui. Il est en train de donner à l’oiseau des leçons. Ses bras ouverts comme des ailes, face à l’oiseau indifférent. Puis, un jour, il y avait eu un déclic et l’instinct endormi de l’oiseau s’éveilla. Et il s’envola. La grue est, dans une tradition d’Extrême Orient, le symbole de la longévité. Dans une autre, c’est une image d’éternité.

Il fut beaucoup question de symboles et d’éternité dans les moments qui suivirent, en préparation des funérailles. Dans une salle de classe de la petite école maternelle et primaire, à deux doigts des habitations, on plaça deux cercueils couverts de toile d’un bleu clair, faisant penser à de la lingerie. Une photo noir et blanc devant chaque boîte. Le pilote, en uniforme d’officier, regardait droit devant lui. Un regard sérieux, vaguement ennuyé. Ses camarades, qui veillaient debout leur collègue, figés aux quatre coins de son cercueil, y auraient pu voir un reproche. Sans doute, ils se disaient : « à quand mon tour », et effectivement il y en avait parmi eux deux qui allaient connaître le même sort. Puis, il y eut les funérailles, exclusivement laïques et formelles. Honneurs militaires. Une foule de visages, dont beaucoup familiers, fixant la famille. Des gens avec des caméras, immortalisant sans en avoir demandé la permission la cérémonie; sans doute, pour un quelconque bureau des contre-informations militaires. Des discours, des discours, des discours, en partie adressés au défunt. Des salves d’adieu, hommage solennel et froid. Des mains serrées, des hochements de tête, des larmes, des couronnes et des fleurs, entassées sur le monticule de terre fraîchement retournée. Une grosse hélice peinte en bleu, portant le nom, mal transcrit, du pilote et les années de la naissance et de la mort. Une fois les cérémonies finies, les hommages et autres paroles creuses entendues, l’inconcevable vie du quatuor devenu trio se mit en place. Comme si le pilote n’était pas détruit, mais uniquement parti en voyage.

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