„Le souffle de Dieu — ruah Elohim — cherche un asile chez les créatures”

Un lieu d’accueil pour l’Esprit

par Catherine Chalier

Catherine Chalier (née le 2 octobre 1947) est une philosophe et traductrice française, auteur de plusieurs ouvrages sur les liens entre la pensée hébraïque et la philosophie. Elle est spécialiste de l’œuvre d’Emmanuel Levinas, dont elle a édité avec Rodolphe Calin deux volumes de l’édition critique à l’IMEC2, mais aussi de Franz Rosenzweig et Baruch Spinoza. Wikidata

Pensée comme un éveil à soi, aux autres et au monde grâce au souffle d’une
transcendance qui ébranle, voire déchire, en l’homme toutes ses positions de
tranquillité et de somnolence — intellectuelles, affectives ou encore sociales —, la
spiritualité paraît devoir entraîner chacun(e) vers des rives très incertaines.

Cet éveil en vaut-il la peine ? Par peur de perdre leur base, fût-elle malheureuse, beaucoup se
rétractent et préfèrent se fermer à ce souffle, l’oublier, voire le bafouer ou le
maltraiter. Ne serait-il pas d’ailleurs une pure illusion ? Ne faudrait-il pas mieux se
fonder sur des certitudes pour accomplir sa destinée humaine plutôt que sur la
fragilité d’un souffle, venu d’on ne sait où ?

Or le souffle, dit la Torah, cherche à habiter quelque part, il ne peut continuer
à « planer sur la face des eaux » (Gn 1, 2) dès lors que les créatures ont reçu une
existence distincte les unes des autres grâce à la parole d’Elohim. Le souffle de Dieu
— ruah Elohim — cherche donc un asile chez les créatures, pour les vivifier, pour
les inciter à écouter — au plus secret d’elles-mêmes — la présence de la parole
créatrice.

Ce souffle, cet esprit (ruah), celui qu’Élie confond un instant avec le grand
vent d’une tempête (ruah raach) avant de l’accueillir sous la forme d’une « voix douce
et subtile » (qol demama daka) (I R 19, 11-12), vient nous faire sortir de la « caverne »
(v. 13) où, à la façon d’Élie toujours, nous nous réfugions si souvent afin de nous
protéger de son insistance.

Dans la perspective juive, ce souffle, ou encore cet esprit,
ne laisse en effet jamais indemne, il incite à se lever, à s’élever, à avancer, à
s’éveiller toujours davantage au sens des paroles entendues, étudiées et transmises.
Mais il ne le peut qu’en sollicitant la singularité de notre propre esprit, de notre
psychisme et de notre corps émotionnel.

Pourtant les affects ont souvent été pensés comme une entrave à la
connaissance vraie. Philosophes et théologiens entretiennent ainsi une certaine suspicion
à leur égard ; tout ce qui relève d’une subjectivité singulière, d’une chair singulière,
serait trop entaché de contingence et de partialité pour être pris au sérieux quand il
s’agit d’atteindre la vérité.

La tentation de transcender la puissance trompeuse des
affects est une constante dans des théologies, mais aussi des spiritualités, qui ne sont
sensibles qu’à ce qu’elles estiment être leur pouvoir d’égarement. La pureté de l’esprit
ne tolérerait pas leur intrusion lorsqu’il s’agit de se tourner vers sa source ultime.

Mais n’est-ce pas là une erreur dramatique ? Que peut l’esprit lui-même si nous ne
pensons pas les interrogations ardentes auxquelles notre affectivité nous conduit ?
Inversement, que peut cette affectivité si nous lui refusons d’être éclairée par l’esprit ?
La spiritualité impose de penser que l’accès à la vérité passe par le désir que
nous avons d’elle mais aussi par la longue patience d’un travail de soi sur soi car,
sans lui, cette vérité ne sera rien pour nous. Qui veut rester indemne ne va pas au
vrai mais à des certitudes qui, pour avoir souvent le sceau de la scientificité, laissent
exsangue le soi humain puisqu’il méconnaît alors son propre secret. Chercher la vérité,
dans une optique spirituelle, implique par contre de le faire avec tout notre être et, en
retour, cette quête nous transforme nous-mêmes.

Tout en partageant cette thèse sur la transformation de soi indispensable à la
quête de la vérité, les spiritualités ne l’envisagent pas de façon uniforme. Ainsi, parmi
celles qui se réclament de la Torah, peut-on opposer certaines d’entre elles — qui
envisagent ce travail comme une longue purification des affects censés troubler la
pureté de l’amour de cette vérité — à celles qui incitent à voir en ces affects une
source féconde de renouvellement de la pensée. Or il semble que ce soit ces dernières
qui permettent, parfois en tout cas, d’éprouver qu’un affect — fût-il douloureux —
peut réveiller la source créatrice au plus secret de soi.

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