„De l’action à la passion”. Pages d’un dialogue imaginaire

… entre une lectrice/fille spirituelle (A.) et le p. Henri Nouwen (H)

Wikipedia : Henri Nouwenn (1932 – 1996) est un prêtre hollandais qui est considéré comme un auteur spirituel important du xxe siècle.

Image dans Infobox.

H. On m’avait un jour demandé de rendre visite à un ami gravement malade. Il avait été un militant sur le terrain social, sa vie avait été active et féconde. C’était quelqu’un qui avait à cœur les problèmes d’autrui et s’était profondément engagé auprès des plus démunis. A 50 ans, on lui avait diagnostiqué un cancer. Au cours des trois années qui avaient suivi, son mal s’était aggravé. Quand je suis allé lui rendre visite, cet ami m’a dit : « Henri, me voici réduit à ne plus rien faire, cloué à ce lit, et je ne sais même pas comment envisager mon inaction. Ma vie avait du prix à cause de tout ce que je faisais pour les autres, beaucoup de choses pour beaucoup de gens. Et voici que désormais je ne puis plus rien accomplir. Aide-moi à voir autrement mon incapacité de faire quoi que ce soit, pour que la pensée de mon inutilité ne me fasse pas sombrer dans le désespoir. »

A. Comment as-tu fait pour l’aider à changer de vision ?

H. En parlant avec lui, j’ai compris qu’il n’avait pas cessé de se demander, comme il l’avait toujours fait : « Que pourrais-je faire encore ? » Il s’était habitué à ne considérer en sa personne que le mérite de ses œuvres. C’est pourquoi, quand il est tombé malade, tous ses espoirs ne se dirigeaient que vers une guérison qui le rendrait à nouveau capable d’accomplir tout ce qu’il accomplissait avant. Je me suis également rendu compte que cette façon de voir les choses ne servait à rien, puisque son cancer était en train d’évoluer et que sa mort était imminente. Or, si l’esprit de mon ami était toujours accroché à l’idée de ce qu’il pourrait encore faire, comment lui venir en aide…? quoi trouver pour cela ? Dans ce contexte, nous avons lu ensemble, lui et moi, un excellent ouvrage sur l’agonie de Jésus à Gethsémani et le cheminement du Seigneur vers la croix. Cela nous a aidés tous les deux à mieux saisir le passage inéluctable de l’action à la passion.[1] 

A. Ce qui revient à se tourner vers Dieu et, tout simplement, à attendre. J’ai du mal à voir en cela un « chemin »…

H. Il y a toute une spiritualité de l’attente : mon intuition est qu’elle peut prendre une grande importance dans nos vies. Nous attendons. Dieu attend.

A. Sans perdre espoir… Mais comment faire pour ne point sombrer dans la désespérance… ?

H. Pour les chrétiens, le meilleur moyen consiste, comme je l’ai dit plus d’une fois, à tenir les yeux fixés sur Jésus. Judas a livré Jésus. Mais le même mot, « livrer » s’applique à Dieu : « Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous », dit la lettre aux Romains (8,32) Il est important de comprendre que, lorsque Jésus dit : « Tout est accompli » (Jean 19,30), il ne se borne pas à dire : « J’ai accompli tout ce que je voulais accomplir. » Il dit aussi : « J’ai permis qu’on me torture et qu’on me mette à mort afin d’accomplir ma vocation. » Vue ainsi, son agonie n’est pas seulement celle d’une mort imminente. C’est aussi l’agonie de quelqu’un forcé de lâcher prise et d’attendre. C’est l’agonie d’un Dieu en attente, qui dépend en quelque sorte de ce que nous ferons de la Présence divine au milieu de nous.

Tous ces aperçus sur la passion de Jésus ont été très importants dans la discussion avec mon ami malade. Il a compris que, après tant de dur labeur, il devait se résigner à attendre. Il a compris que l’accomplissement de sa vocation d’être humain ne tenait pas uniquement de l’agir, mais aussi du pâtir. Et, dans cette attente passive, nous avons commencé à entrevoir une nouvelle espérance, une nouvelle paix… une nouvelle joie commençait même à se faire jour. La gloire de Dieu était en train de se révéler à nous. Car la gloire de Dieu se déploie dans notre vie intérieure. 

A. Le grand âge n’est pas que détresse. Pour ma part, quand je rencontre une personne âgée qui n’est pas amère, qui sait, à la rigueur, rire de soi-même afin de pouvoir garder le sourire… eh bien, non seulement le l’admire énormément. Mais cela me réconforte.

H. L’espérance et l’humour peuvent faire surgir une nouvelle vision. Nous rencontrons parfois un vieil homme ou une vieille femme dont le regard va plus loin que les frontières de son existence humaine, dans une lumière qui semble les l’envelopper d’une aura d’amabilité et de gentillesse. De temps en temps, nous percevons cette lumière comme la douce voix de l’hôte qui nous invite à rentrer à la maison. Quand Florida Scott Maxwell décrit sa vie dans la vieillesse, nous commençons à entrevoir comment le fait de vieillir peut se muer en vision de lumière qui va croissant. Elle écrit :

Une longue vie me fait me sentir plus près de la vérité, mais celle-ci ne va pas dans les paroles, alors comment pourrais-je en donner une idée ? Je ne le puis ni ne le désire. Je voudrais dire aux gens qui s’approchent du grand âge et quelquefois le redoutent que c’est l’âge des découvertes. S’ils demandent : « découverte de quoi ? », la seule chose que je puisse répondre est qu’il leur appartient de le découvrir, sinon, ce ne serait pas une découverte.

La vision qui s’accroît dans les personnes âgées peut nous conduire au-delà des limitations de notre moi humain. C’est une vision qui non seulement nous détache de l’obsession des choses passées mais nous fait mieux comprendre la portée du présent. C’est une vision invitant à l’abandon total et sans peur et ceci adoucira la distinction entre la vie et la mort et fera qu’elle soit de moins en moins douloureuse.

C’est ce qu’a exprimé le mieux Aldous Huxley en décrivant la mort de sa première épouse, Maria. Tenant la main sur la tête de Maria, il lui murmure :

Laisse-toi aller… va devant toi, dans la lumière. Laisse-toi transporter dans la lumière. Pas de souvenirs, pas de regrets, pas de regard en arrière, pas de pensées anxieuses sur ton futur ou celui des autres. La lumière seulement. Cet être pur, cet amour, celle joie seulement.

Pourrait-on dire plus ? Oui, nous croyons que nous le pouvons, car nous avons le sentiment que, tandis que l’humour peut créer une communication brisant les frontières entre les jeunes et les vieux, les voyageurs et les logeurs, ceux qui accueillent et ceux qui sont accueillis, la lumière pourrait dissoudre des lignes de séparation beaucoup plus profondes et conduire toute humanité vers une unité libératrice.

Cela a été ressenti vivement par le prêtre néerlandais Han Fortmann. Celui-ci a découvert lors d’un voyage en Inde qu’il souffrait d’un cancer avancé et qu’il devait rentrer chez lui pour mourir. Sur son lit de mort, il a été capable d’écrire, avec ses dernières forces, ces belles paroles :

Je prends pour point de départ le simple fait irréfutable que dans les moments cruciaux de la vie (dont la mort), même des personnes venant de cultures et religions très éloignées trouvent le même mot essentiel : Lumière ! N’est-ce pas vrai ? Une similitude basique devrait exister entre l’illumination dont parlent les hindous et les bouddhistes et la Lumière Eternelle des chrétiens. Les uns et les autres meurent dans la Lumière. (…) Quiconque a appris à vivre dans la Grande Lumière ne se fait plus de soucis en se demandant si la Lumière sera encore là demain… Le besoin de poser des questions sceptiques sur l’au-delà semble disparaître lorsque la Lumière divine devient une réalité de tous les jours, comme cela est signifié, bien entendu, dans toutes les religions.

Ces paroles, écrites par un homme mourant, révèlent le fait bouleversant que le vieillissement peut nous conduire à grandir dans la lumière, cette lumière qui chasse toutes les lignes noires ou grises divisant les cultures religieuses et les hommes, unissant toutes les couleurs de la quête humaine en un unique arc-en-ciel s’arrondissant au-dessus de tous. C’est cette vision lumineuse qui peut se préciser de plus en plus en nos vies alors que nous avançons en âge ; elle pourrait faire en sorte que le sentier de plus en plus étroit s’élargisse, devenant voie royale. 2

[1] Finding My Way Home, The Path of Living and Dying

2 Henri JM Nouwen and Walter J. Gaffney, Aging, the Fulfillment

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