Une femme, un homme, des enfants, un jour mauvais

C’était le printemps. Ce jour-là, à partir duquel rien ne fut comme avant, la femme du pilote l’avait passé à Bucarest, à deux cents kilomètres du petit appartement de fonction de son mari, près d’une base aérienne du défunt pacte de Varsovie, au milieu de nulle part, dans la plaine du Danube connue sous le nom Baragan. Elle était veuve, et ne le savait pas encore.

Ce jeudi-là, à Bucarest, elle avait fait ses courses, avant d’aller rendre visite à son frère, portant un cadeau pour le premier anniversaire de son plus jeune neveu. L’après-midi avait été agréable. Vers quatre heures, après avoir acheté une jolie chemise pour son grand fils, elle avait allumé un cierge à l’église Saint-Jean-le-Nouveau. Comme chaque fois qu’elle passait dans le coin. Un cierge allumé et posé à l’entrée, du « côté des vivants » : selon une tradition gardée jalousement consistant à bien séparer les déjà trépassés d’avec les futurs. Les cierges pour les « endormis », à gauche, ceux pour les autres, pas nécessairement éveillés, à droite. Même ligne de séparation sur les billets d’intentions de prière, glissés – avec une pièce et une bougie et parfois un petit pain béni – dans la main du prêtre, qui se tenait avant chaque divine liturgie près de la porte gauche du sanctuaire.   

Le cierge pour son mari aurait dû être à gauche, mais elle ne le savait pas.

Car à cette même heure, vers quatre heures, le pilote vivait ses derniers instants au-dessus de la terre. Aucune angoisse prémonitoire d’une ou d’une autre des femmes de sa famille ne l’accompagnait et, après le crash, les siens ne pouvaient que frémir en essayant d’imaginer ce qu’il avait dû ressentir.

Il n’avait pas encore quarante-quatre ans, son anniversaire était en juillet. Trame coupée. Nid familial mutilé. Veuve et orphelins, hébétés, ne sachant quoi faire pour se faire excuser de vivre encore. Vers quatre heures moins le quart, deux vies cessaient, sans doute dans la terreur de se voir descendre en vrille, à deux pas de leur aérodrome, ayant échoué dans quelque manœuvre qui aurait pu les sauver – mais ne les a pas sauvés, cette fois-ci. Un aéronef en flammes s’enfonçait dans la plaine, à moins que l’incendie n’ait été causé par le choc. Y creusant un cratère d’où s’éleva bientôt le brasier qu’on allait contempler de loin, dans les villages voisins, avec terreur et soulagement. Explosion, incendie, « Dieu nous en préserve »…

(Ouf, ça ne s’est pas passé chez nous. Aucun des nôtres n’y est. Du côté des militaires, nous n’avons, Dieu merci, personne.) Mais de bonnes âmes allumèrent des bougies, auprès de leurs icônes fixées sur quelque mur est de leurs cabanes en torchis.

Les autres pilotes se rendirent tout de suite sur les lieux de la catastrophe, virent ce qu’il y avait à voir. Un brasier, des cendres, des fragments de tôle fumante. Et, sous les cendres, dans la terre éventrée, quelques débris humains calcinés. Un jeune aviateur se sentit poussé à enterrer, du bout de sa chaussure, un petit éclat d’os humain – des années après, il allait en tirer publiquement orgueil, Dieu sait pourquoi. Entre-temps le commandant annonçait à ses supérieurs un « événement ».

Coup dur pour le régiment, pour l’aviation militaire, pour sa propre carrière et son avenir. Or, ce genre d’accident devenait de plus en plus fréquent – une bonne chose en ceci que la catastrophe, plus banale, entraînait moins de foudres. Les causes en étaient connues de tous et recouvertes de non-dits. Toutes les enquêtes aboutissaient aux mêmes conclusions. Les responsables, c’étaient toujours ceux qui avaient trouvé la mort, parfois parce qu’ils avaient risqué leur vie s’efforçant à éviter les ennuis qu’était censée attirer toute tentative de sauver sa peau en s’éjectant – et en laissant se détruire la belle machine volante, propriété et gloire de l’Etat socialiste.

Cela leur était, de toute façon, égal, aux trépassés.

Après le coup de fil essentiel, au commandement suprême, le commandant du régiment appela au téléphone à Bucarest la femme du pilote. Qu’elle revienne tout de suite sur l’aérodrome. Son ton était sec, catégorique, embêté.

Mais… avait-elle balbutié, espérant encore quelque grâce… il ne s’est pas passé quelque chose de grave ?

Si. Le pire. Venez vite.

A l’aube, la femme du pilote était dans le train. En face d’elle, son fils adolescent, muet. Quant à elle, elle sortit de son sac un petit livre de prières couvert de toile grise et s’y accrocha de toutes ses forces. Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, prends pitié de moi, pécheresse. Le livre en question ne pouvait pas être acheté en librairie, sa marraine le lui avait prêté. Dans le livre, un feuillet dactylographié contenait une longue énumération de causes de morts précoces. Il existe une prière spéciale à l’ intention des défunts en cause, conçue dans la charitable intention de pallier à leur présumée impossibilité de se sauver des enfers – jeunes et vieux, enfants et hommes à la fleur de l’âge, forts et faibles, morts pour avoir été foudroyés, écrasés, roués de coups, victimes de la noyade, de l’étranglement, et de toutes sortes de mauvais coups du destin. Morts à cause d’un coup de poing, d’un coup de pioche, d’un naufrage, d’un incendie…

Tôt ou tard, on périt, tous. La femme du pilote s’accrocha à tous ces mots et à l’espoir que ses prières aboutissaient quelque part.

De cinq à huit heures du matin, une fois de plus dans le train la conduisant à B. Elle faisait souvent la navette entre Bucarest et les habitations des officiers et de leurs familles ; tantôt accompagnée par les enfants, allant rejoindre son mari, tantôt seule avec lui, au terme de quelque séjour en ville. (Il les attendait sur le quai, son cocker roux à ses pieds, les mains dans les poches du blouson, calme.)

Le pilote avait de beaux yeux bleu-gris, et c’est surtout dans le train qu’elle avait le temps de s’y plonger, quand ils voyageaient ensemble.

            Ses yeux, maintenant…

            Ses yeux.

Il reste de lui quelques photos en noir et blanc, précieux vestiges d’une existence qui avait été si charnelle, si vibrante, si jeune, si séduisante. Tellement, qu’on ne croira vraiment jamais à sa disparition. Une de ces photos le surprend endormi, recroquevillé sur une banquette du wagon. Sa navette si dure à vivre, pendant les week-ends, pendant les longues années où la famille avait habité dans la capitale, pour le bien des enfants. Dorénavant, il n’y aura que des souvenirs. C’est là, maintenant, la maison du pilote. Les souvenirs si fragiles de ceux qui l’ont connu, les pensées, récits, émotions variées de ses proches, solidaires avec leur propre être, mais enfouies…

Ces émotions qui ressurgiront quand Dieu le voudra, ensemble avec ceux du traumatisme causé par l’accident.

Non, il n’est pas dans la tombe. Surtout pas au cimetière des officiers, parmi les monuments funéraires cossus, certains préparés d’avance par des retraités pas si vieux que ça, mais prévoyants et encore nantis. Tous nés dans les années 20, la génération des conscrits de la guerre. 

Dans le cœur de Dieu, ton mari est vivant. C’est dans ta foi, cette foi à laquelle tu t’accroches, éperdue. Il habite en outre tous ces souvenirs bons et moins bons, imprimés dans les mémoires des survivants, dont certains s’acharneront jusqu’à la fin de leurs propres jours de percer le mystère de son départ. Le pilote disparu, présent dans ce magma où s’enracinent les rêves qui vous restituent, parfois, quelque fragment d’univers englouti.

Une fois arrivée dans le trois-pièces, l’unique idée qui vint à la femme du pilote fut de se mettre, automatiquement, à tout ranger. Elle s’affairait sans pensées, sans douleur sensible, sans apitoiement sur elle-même. L’inimaginable, l’inconcevable, ce qu’elle avait contemplé en frissonnant en pensant à ce qu’avaient traversé d’autres femmes à qui c’était arrivé… tout cela était là, devant elle et ses enfants. Et elle ne ressentait rien. Et tout ce qu’elle avait à faire, c’était d’attendre. Le moment des adieux des pilotes, puis celui des funérailles, où son mari serait pour une dernière fois présent.

Chapelle ardente en vue de l’avant-dernier « rendez-vous » avec celui qui s’était tellement identifié à ce qui avait fini par le terrasser et l’engloutir. Déchets humains calcinés, avec de la ferraille fumante, abîmant la pureté printanière d’un champ où le blé était déjà sorti de terre.

Le pilote, présence hypothétique dans une boîte couverte de drap bleu, veillé par son propre portrait en uniforme, l’air sérieux. Evoqué dans des discours. Pleuré et regretté par maints et maintes, comme cela se doit. Et accompagné, fidèlement, par les siens. Une mère voûtée, tremblante et muette, soutenue par ses filles et gendres et petits-enfants. Une épouse menue, tout de noir vêtue, foulard noué sous le menton. Un fils et une fille adolescents. Tenant bon, debout, comme perdus, à l’orée du grand deuil à traverser sans méthode, sans guide, chacun à sa façon.

Tout près, dans les champs, est l’endroit où l’avait ramassée le pilote, couchée mais encore vivante, une grue qui n’avait plus pu suivre son groupe. Cet oiseau migrateur recueilli dans un champ, non loin de l’endroit où son avion allait s’écraser.

L’oiseau avait eu de la chance. Le pilote l’avait pris chez lui. Et la bête avait pris possession d’une des deux pièces du petit appartement dont le pilote avait juste ôté le tapis et quelques objets. Chaque matin, quand il promenait son chien, le pilote prenait le grand oiseau sous son bras, le remettait debout, à l’orée des champs, et lui expliquait qu’il n’avait qu’à ouvrir ses ailes, et à prendre son vol. Mais Grus Grus, que l’épuisement avait terrassée dans son immense effort migratoire collectif, avait oublié comment il fallait s’y prendre pour voler. On peut toujours voir le pilote sur des photos en noir et blanc, comme la plupart de celles qu’on a de lui. Il est en train de donner à l’oiseau des leçons. Ses bras ouverts comme des ailes, face à l’oiseau indifférent. Puis, un jour, il y avait eu un déclic et l’instinct endormi de l’oiseau s’éveilla. Et il s’envola. La grue est, dans une tradition d’Extrême Orient, le symbole de la longévité. Dans une autre, c’est une image d’éternité.

Il fut beaucoup question de symboles et d’éternité dans les moments qui suivirent, en préparation des funérailles. Dans une salle de classe de la petite école maternelle et primaire, à deux doigts des habitations, on plaça deux cercueils couverts de toile d’un bleu clair, faisant penser à de la lingerie. Une photo noir et blanc devant chaque boîte. Le pilote, en uniforme d’officier, regardait droit devant lui. Un regard sérieux, vaguement ennuyé. Ses camarades, qui veillaient debout leur collègue, figés aux quatre coins de son cercueil, y auraient pu voir un reproche. Sans doute, ils se disaient : « à quand mon tour », et effectivement il y en avait parmi eux deux qui allaient connaître le même sort.

Quelques jours après, en grande pompe, il y eut les funérailles, exclusivement laïques, réglementaires, sans âme. Honneurs militaires. Une foule de visages, dont beaucoup familiers, fixant la famille. Des gens avec des caméras, immortalisant la scène sans avoir demandé la permission; sans doute, pour un quelconque bureau des contre-informations militaires. Témoignages, allocutions, discours, que les siens n’entendirent même pas, se contentant de constater le grand nombre de personnes connues désireuses de rendre hommage à quelqu’un qu’elles n’avaient pas vraiment aimé. Des salves d’adieu, hommage solennel et froid. Des mains serrées, des hochements de tête, des larmes, des couronnes et des fleurs, entassées sur le monticule de terre fraîchement retournée. Une grosse hélice peinte en bleu, portant le nom, mal transcrit, du pilote et les dates de la naissance et du décès. Le tout enfin terminé, les hommages et autres paroles creuses entendues, un goûter servi dans l’appartement de Bucarest, l’inconcevable vie du quatuor devenu trio se mit en place. Comme si le pilote n’était pas détruit, mais uniquement parti pour un long, long voyage.

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