Combattre le „il faut”…?

Un autre extrait de Maurice Bellet. Je souligne ce qui me touche le plus, en ce moment, ainsi que des mots-clés

„On voit également monter et se développer dans nos sociétés un phénomène qui est l’exclusion. Il y a là quelque chose de très curieux ; quand j’étais plus jeune, ce qu’on dénonçait dans les rapports sociaux, c’était essentiellement l’exploitation : le prolétaire est exploité. Mais le prolétaire était essentiel au système, c’est-à-dire que c’est le prolétariat qui fournissait le travail et qui, d’une certaine façon, était aussi le consommateur. Le prolétaire était une pièce de la machine, et même une pièce qui devenait consciente d’elle-même. Du coup, le prolétariat était l’âme de la nouvelle société industrielle, qui devait prendre le pouvoir, etc.

Tandis que dans l’exclusion, ce n’est pas cela : si vous êtes exclus, vous êtes bons pour la poubelle ! Vous n’êtes pas une pièce de la machine, vous n’êtes plus dans la machine — il suffit de voir la manière dont un certain nombre de gens peuvent vivre le chômage, par exemple. De sorte que la loi profonde de l’économie, l’esprit de l’économie peut aussi participer à ce que j’essayais de dénoncer. Il faut peut-être en conclure que le combat à propos de la culpabilisation et de la culpabilité culpabilisante est sur deux fronts, même si au fond c’est un unique combat. C’est une lutte contre le primat, la priorité de l’éthique, c’est-à-dire contre cette conception dans laquelle c’est le « il faut » qui est premier. Selon moi, ce qui est premier, c’est autre chose : c’est une présence humaine qui est d’abord donnée et une présence humaine suffisamment aimante — Winnicott parlait de la mère suffisamment bonne. C’est la toute première chose pour les êtres humains. Si l’on insiste trop sur le « il faut » comme la chose première, on commence à enclencher le système qui peut produire une culpabilisation épouvantable, parce que si on ne fait pas « ce qu’il faut », il n’y a pas le recours à la chose plus essentielle qui est: « la vie vous a été donnée ».

Et si vous êtes dans une tradition spirituelle comme la tradition chrétienne, c’est même la « vie plus que vie » qui vous a été donnée. Cela va très loin, parce qu’il est possible — j’en suis convaincu, je crois même le savoir pour avoir entendu assez de gens — qu’il y ait des gens qui soient dans des détresses morales graves, qui sont perdus, paumés, abîmés, et qui ont une relation au fond d’eux-mêmes avec cette générosité première qui fait que leur vie est grande, malgré les désastres dans lesquels ils sont pris.

Et inversement : c’est le fameux problème exposé dans ce passage époustouflant de l’Évangile du pharisien et du publicain. Le premier dit: « Mon Dieu, je vous remercie, parce ça va très bien » ; le malheur, c’est qu’il ajoute : « de ce que je ne suis pas comme les autres hommes. Je donne la dîme, je suis bien ». Mais c’est l’autre, dans le fond, qui est un publicain c’est-à-dire un trafiquant aux ordres de l’occupant, qui se contente de dire : « Aie pitié de moi, je suis un pécheur » dont le texte dit : « C’est lui qui descendit justifié et pas l’autre. »

Ce que je vais dire ne signifie pas que l’éthique n’a pas d’importance, que l’on peut faire ce que l’on veut. Non, bien sûr. Mais dans cette ambiance-là, la première chose dont nous avons besoin, c’est du don et du pardon, entendu non pas simplement comme ce qui rafistole les choses qui n’ont pas marché, mais comme le vrai pardon précédant le don. C’est- à-dire que c’est le don qui d’avance sera capable de passer par-dessus ce que vous aurez manqué, ce que vous aurez fait de mal, ce qui ne sera pas au point.

L’autre aspect du combat, c’est contre la perversion.

à suivre

 

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