„Mal gérée et corrompue, la Roumanie doit faire face à l’exode massif de sa jeunesse” -L’Obs

„En une vingtaine d’années, entre 3 et 4 millions de Roumains – sur une population totale de plus de 22 millions d’habitants – sont partis vivre et travailler dans le reste de l’Europe, surtout en Italie, en Espagne, ou encore au Royaume Uni où ils constituent la seconde communauté étrangère après les Polonais mais devant les Irlandais.”

„Cette émigration est devenue une drogue, un rite de passage à l’âge adulte, qui fait que peu de jeunes, dans cette région, grandissent en envisageant leur avenir sur place. Les salaires locaux, l’équivalent d’environ 300 à 400 euros, sont peu attractifs à côté de ce qu’un travailleur, même peu qualifié, peut gagner en Europe de l’Ouest, lui permettant une meilleure vie et même d’envoyer de l’argent à sa famille.

L’équation est, dans des proportions variables, la même dans une bonne partie de l’Europe centrale et orientale, en Pologne ou en Bulgarie en particulier.”

„Le 10 août, la grande place devant le siège du gouvernement s’est ainsi remplie de monde, au moins 100.000 personnes, dont une bonne partie venue de la diaspora, certains portant le drapeau de leur pays d’accueil, Belgique, Espagne ou même Canada… Et une colère qui s’exprimait dans les slogans contre „les voleurs” au pouvoir, ou les attaques contre le Parti social-démocrate (PSD) au pouvoir, considéré par beaucoup comme le refuge de l’ancienne nomenklatura de l’ère Ceausescu, méthodes comprises.

Les raisons de la violence

Alors que la capitale roumaine a connu ces dernières années de nombreuses manifestations massives toujours pacifiques, celle-ci a mal tourné, et s’est terminée avec une intervention musclée de la „Jandarmerie” – dont le nom est directement inspiré de son équivalent français –, matraquages et gaz lacrymogènes, faisant jusqu’à 500 blessés.

Peu habitués à une telle violence, les Roumains accusent le choc, jusqu’à aujourd’hui. Beaucoup s’interrogent sur les raisons de cette violence, et soupçonnent des agents provocateurs du pouvoir, notamment des hooligans du monde du football, d’avoir servi de prétexte à l’intervention des forces de l’ordre.

L’objectif : discréditer l’irruption de la diaspora dans le débat politique local en permettant aux télévisions pro-gouvernementales de diffuser en boucle les images du chaos au cœur de Bucarest, un effet certains dans les campagnes et les petites villes qui forment l’essentiel de la base électorale du PSD. Plusieurs échéances électorales auront lieu dans les 18 prochains mois, culminant avec les législatives en 2019 au cours desquelles une opposition aujourd’hui divisée espère chasser le PSD du pouvoir.

Des Roumains rencontrés en France confient qu’ils n’envisagent pas de rentrer au pays tant qu’il sera géré de cette manière. „On ne peut pas travailler honnêtement dans ce pays aujourd’hui”, souligne une jeune diplômée d’une institution française, et qui envisage son avenir hors de Roumanie.

Cette situation permet néanmoins à la Roumanie de substantielles rentrées d’argent avec les envois de la diaspora aux familles restées au pays, et a l’avantage de présenter un faible taux de chômage, celui-ci étant „exporté” ailleurs… Mais c’est aussi une bombe à retardement avec la réduction du nombre d’actifs qui devront assurer le paiement des retraites des plus anciens, et la déstabilisation d’un pays vidé de ses forces vives.

Cette donnée est trop peu prise en compte lorsqu’on tente de comprendre l’évolution politique des pays d’Europe centrale et orientale, les positions vis-à-vis de l’arrivée de migrants extra-européens, et l’euro-hostilité croissante de ses gouvernements.”

„Seul le rééquilibrage des conditions de salaire et d’emploi entre les deux parties du continent pourrait stopper cette hémorragie, mais c’est un objectif à long terme encore hors de portée malgré les progrès réalisés. Cette question ne devrait-elle pas être au centre des préoccupations de l’Union européenne plus qu’elle ne l’est actuellement ?

En attendant, les Roumains de la diaspora peuvent crier à Bucarest leur colère contre les conditions qui les ont conduits à l’expatriation, et recevoir pour seule réponse des nuages de gaz lacrymogènes. Avant de reprendre le chemin de l’exil, des migrants d’un autre type, venus de l’intérieur même de l’Europe…”

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