Illuminati !

De Philosophie Magazine

„Ils diffusent dans le ciel sous forme de traînées d’avion – en anglais chemtrails – des gaz qui manipulent notre comportement et nous incitent à acheter du Coca-Cola. Ils ont éliminé Kennedy, John Lennon et bien d’autres, et, en 2015, ils ont poussé ce pauvre Zayn Malik à la porte du groupe pop One Direction. Ils ont mis en scène les « attentats » de Boston et de Charlie Hebdo. Ils sont bien entendu derrière les attaques du 11 septembre 2001, que seuls les naïfs pourraient attribuer à Al-Qaida – une poignée de Bédouins sous-armés cachés dans des grottes d’Asie Centrale –, précipitant ainsi une « guerre de civilisation » qui sert leurs desseins. Bien avant, ils étaient déjà à la manœuvre lors de la guerre du Vietnam, de la montée du nazisme ou de la Révolution française. Leur capacité de nuisance n’a d’égal que leur pouvoir de dissimulation, et cette performance est d’autant plus admirable que, en sus de ces pouvoirs occultes, ils n’existent pas.

Si vous avez plus de 25 ans ou si vous n’êtes pas adepte de jeux vidéo, de forums Internet ou de Dan Brown, peut-être ne les aurez-vous pas reconnus : « ils », ce sont les Illuminati. On ne compte plus les adolescents qui croient dur comme fer que cette société secrète bavaroise, fondée à une époque où ce genre d’entreprise collective au service du progrès des consciences était monnaie courante, continue d’exister pour gouverner l’histoire mondiale.

« On ne compte plus les adolescents qui croient que cette société secrète continue d’exister pour gouverner l’histoire mondiale »

Les Illuminati constituent une figure fascinante des théories du complot : ils résument en effet la plupart des conspirations usuelles – l’assassinat de Kennedy, « l’alunissage n’a jamais eu lieu », le 11-Septembre vu comme un inside job, les chemtrails… –, et chaque nouveau drame leur est invariablement attribué ; ils sont comme une « superthéorie du complot » qui viendrait toutes les synthétiser. Ils figureraient l’archétype des conspirateurs : leur toute-puissance est à la mesure de leur opacité. Le complot apparaît ici comme pur de tout préjugé : tandis que les conspirationnistes usuels cachent plus ou moins mal des motivations antisémites ou racistes – le complot judéo-bolchévique des années 1930, les complots maçonniques, l’attribution du 11-Septembre à la CIA, etc. –, on ne saurait réduire le complot illuminati à une affaire d’antisémitisme ou d’antiaméricanisme, puisque, justement, les Illuminati n’existent pas. En tant que forme pure de théorie du complot, la légende des Illuminati permet de comprendre ces étranges récits alternatifs dont la présence dans le débat public – avant tout sur Internet – sème le doute sur les faits annoncés par les médias et alimente la méfiance à l’égard des institutions démocratiques.

Pourquoi reviennent-ils ?

La brève histoire des Illuminati commence en 1776, lorsque Adam Weishaupt, professeur de théologie à Ingol­stadt, en Bavière, fonde une société secrète, afin de promouvoir les Lumières en Allemagne. Cette assemblée vise à diffuser des idéaux de rationalité et de savoir, promeut un enseignement libéré de la tutelle religieuse et se développe rapidement jusqu’en Suisse ou en Autriche, tout en entretenant des connexions avec la franc-maçonnerie locale. Son histoire se termine en 1784, lorsque le prince-électeur de Bavière donne l’ordre de dissoudre cette organisation. Mais, comme l’analyse Nicolas Chevassus-au-Louis dans  Théories du complot (First, 2014), l’histoire posthume, plus intéressante, commence avec deux ouvrages, écrits en réaction à la Révolution française : les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, de l’abbé Augustin Barruel, publié à Hambourg en 1798-99, et Les Preuves d’une conspiration, de John Robison, publié à Édimbourg en 1797. Ces livres ont suscité deux courants de spéculations sur les méfaits des Illuminati, l’un dans les pays anglo-saxons, l’autre en France. Le contenu de ces théories n’a guère changé : la liste des crimes et des exploits des Illuminati s’est juste allongée.

Barruel, principal rédacteur du Journal ecclésiastique, est un abbé au conservatisme exacerbé par la Révolution : critique de l’instauration du divorce ou des lois sur le clergé, il devient royaliste et, condamné, fuit la France pour Londres en 1792. Là, il rédige un livre qui propose une explication des événements révolutionnaires intégrant de nombreux éléments : l’influence néfaste des « philosophes », les agissements des francs-maçons et – ce qui constitue l’originalité de ses écrits  – les Illuminati. Curieusement, il attribue la paternité de cette société à Emanuel Swedenborg – inoffensif mystique suédois qui consignait par écrit ses voyages fréquents au Paradis et à qui Kant consacra un opuscule réfutant ses rêveries – autant qu’à Weishaupt. Mais, surtout, il soutient que les Illuminati existent toujours et tirent les ficelles de la franc-maçonnerie, déjà bien impliquée dans l’organisation secrète de la Révolution. Le projet illuminati ne serait rien moins que la destruction de tout ordre et de toute religion : « ceux-ci conspirèrent non plus seulement contre le christianisme, mais contre toute religion quelconque, […] non plus seulement contre les rois, mais contre tout gouvernement, contre toute société civile […] ». Les grandes lignes du complot illuminati sont posées, elles ne dévieront pas. Et lorsque Jean-Joseph Mounier, dans De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France (1801), offre une réponse argumentée à ses divagations, Barruel fournira la réplique classique des partisans de sa théorie : Mounier est lui-même un agent des Illuminati et n’est donc pas crédible.

Aujourd’hui, les Illuminati se cachent toujours, mais ils ont des symboles secrets par lesquels ils se reconnaissent et parfois signent leurs actions. Compas, œil au sein de la pyramide, nombre 666, salut avec le poing fermé et deux doigts tendus, chouette… Déchiffrer ces signes permet de traquer leurs manigances à travers l’Histoire, et les sites, blogs et forums à ce sujet sont innombrables, tout comme les vidéos sur YouTube – l’une de celles-ci a été vue plus d’un milliard de fois : elle explique les plans illuminati pour tuer une bonne partie de l’humanité via un tsunami sur New York en 2015.

Les Illuminati feraient partie de Skull and Bones, fraternité d’étudiants issus des plus prestigieuses universités américaines, qui a effectivement compté nombre de présidents des États-Unis ou de prix Nobel parmi ses anciens membres. Ils se réunissent au Bohemian Grove, authentique club californien très sélect où, selon le site Syti.net, des « sacrifices humains ainsi que des rites à caractère sexuel auraient lieu ». Certains sites s’aventurent parfois à nommer les membres de la confrérie : il s’agit de treize familles, incluant notamment les Bush et les Kennedy. Des stars de la chanson, Rihanna ou Jay-Z, sont suspectées d’en être, sur la base d’herméneutiques pittoresques de leurs clips. Dans le folklore illuminati, on notera que ces familles correspondent aussi au groupe Bilderberg – un club d’entrepreneurs qui se réunit chaque année et publie un rapport technique et ennuyeux –  ce serait une secte de financiers régnant sans partage sur le monde.

Croire que les Illuminati existent encore et leur attribuer la responsabilité des faits majeurs de l’histoire a commencé avec Barruel et Robison, puis connu un regain au XXe siècle à l’époque de la diffusion des grandes théories conspirationnistes concomitantes au développement du fascisme et du communisme. Mais, vers les années 1990, on note un net accroissement du phénomène. Ceci s’explique tant par la première guerre du Golfe, en 1991, qui, deux ans après la fin de l’empire soviétique, est l’occasion pour Bush père d’annoncer la formation d’un « nouvel ordre mondial » ; que par l’arrivée d’Internet, média sans filtre où quiconque soutient une théorie aussi délirante soit-elle peut la publier et attirer l’attention sur elle (« Illuminati » y représente 39 millions d’occurrences Google contre 37 millions pour « Sarkozy » et 23 pour « François Hollande »…) ; ou par la diffusion de l’imagerie illuminati dans les réseaux de la contre-culture et dans la communauté afro-américaine via la musique rap.

En effet, le hip-hop a recyclé, par l’intermédiaire de la technique du sample, des films et des chansons populaires, qui contenaient de nombreux thèmes relatifs au complot, à la CIA… et aux Illuminati. En 1996, le groupe Poor Righteous Teachers sortait un album intitulé New World Order, qui connectait la thématique illuminati aux grandes questions politiques du moment ; et il existe des milliers de sites Web consacrés au décryptage des symboles maçonniques ou illuminati dans les clips de rap.

« Comment pareilles théories extravagantes peuvent-elles être soutenues par des artistes intelligents, créatifs, sensibles? »

Comment pareilles théories extravagantes peuvent-elles être soutenues par des artistes intelligents, créatifs, sensibles ? L’histoire récente des États-Unis n’y est pas pour rien, marquée par l’assassinat des Kennedy, B.A.BA de tout conspirationniste. Il est clair qu’abondent là-bas de vraies conspirations, c’est-à-dire des activités menées en secret par des groupes clandestins pour des motifs inavouables au détriment de certains individus ou collectivités. Certaines, comme l’opération MK Ultra qui impliquait des interventions psychiatriques sur des cobayes involontaires et un réseau de maisons closes, ont été déclassifiées dans les années 1970. De fait, la remise au goût du jour des Illuminati par les rappeurs du Wu-Tang Klan ou de Mobb Depp semble s’inscrire dans une tendance conspirationniste de longue durée outre-Atlantique. En 1964, l’historien Richard Hofstadter écrivait dans Harper’s Magazine un article lumineux intitulé « The paranoid style in American politics » – repris en français dans Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique (François Bourin Éditeur, 2012). Il y soulignait la récurrence de visions conspirationnistes américaines, en indiquant que cette manière de penser partage quelques points avec la paranoïa : certitude d’être victime d’une persécution, caractère tout-puissant et insaisissable du persécuteur, nature essentiellement trompeuse des apparences. Il montrait aussi que l’amour des complots n’est pas l’apanage de l’extrême gauche, des obsédés de la CIA ou des anti-OGM : l’une des premières manifestations conspirationnistes d’envergure aux États-Unis fut le maccarthysme, motivé par une obsession paranoïaque du complot communiste.

Reste qu’une meilleure information, qui balaierait les divagations sur les Bilderberg et le Bohemian Grove, ne dissipe jamais la croyance dans les Illuminati. Cette surdité des illuminatistes ne peut qu’intriguer. Devant l’explosion des forums et sites conspirationnistes de tout poil, de nombreux psychologues ou sociologues se sont demandé depuis les années 2000 qui croit aux théories du complot, et pourquoi celles-ci se diffusent aussi facilement dans l’espace public. Sur la base d’un questionnaire (pensez-vous que « beaucoup de célébrités, de politiciens et de gens riches sont membres d’une société secrète qui contrôle nos vies » ? ou que « des expériences avec de nouveaux médicaments ont été réalisées sur le grand public à son insu et sans consentement » ?, etc.), puis d’une analyse statistique, ils ont défini une échelle des croyances conspirationnistes. Le seul résultat fermement corroboré est une sorte de solidarité entre théories du complot : le meilleur prédicteur pour dire que quelqu’un va croire, par exemple, aux Illuminati est qu’il croit déjà à une autre théorie du complot. Cette contiguïté entre théories du complot a incité les chercheurs à parler d’une « vision conspirationniste du monde ». De plus l’anomie, c’est-à-dire le sentiment d’être aux marges de la société, et le mistrust, le manque de confiance envers autrui ou la société, annoncent aussi une plus grande porosité aux théories du complot, tandis que les traits de personnalité tels que la schizotypie ou la paranoïa n’influent que faiblement sur la disposition aux théories du complot. Enfin, la vision conspirationniste partage avec les extrêmes politiques une répugnance pour tout ce qui représente le « système » ; c’est pourquoi ils se renforcent l’un l’autre. Voilà pour les maigres choses que l’on sait sur la distribution sociale et psychologique du conspirationnisme : soit aucun profil type ! Ce qui correspond au fond à l’expérience ordinaire : qui n’a jamais entendu un proche, par ailleurs parfaitement équilibré, déclarer avec assurance qu’on n’avait jamais marché sur la Lune ?

Socialement, plusieurs processus simples sous-tendent la contagion d’une théorie du complot. Ils concernent tous le fait que les conspirationnistes ont tendance à s’agréger en petites sociétés closes : ils s’échangent des vidéos sur YouTube qui se citent les unes les autres, vont sur la myriade de sites dédiés à leur théorie du complot préférée, lisent des publications nourries de ces consultations, etc. À partir de là, ils ont aussi un pouvoir d’argumentation plus nourri que celui des non-croyants, puisqu’ils y dépensent une énergie conséquente. Or, échanger des idées avec des individus de même sensibilité idéologique ou politique accentue les oppositions entre familles d’idées, ce qui renforce la croyance d’individus au départ juste un peu curieux. Et ces mêmes personnes, qui trouveraient initialement farfelus les discours sur les Illuminati, les prendront davantage au sérieux s’ils voient qu’ils sont tenus par beaucoup d’autres, et parfois par des personnes réputées – tels des historiens ou d’anciens dirigeants de services secrets.

« Les recherches en psychologie ont montré que le cerveau est la proie de nombreux “biais cognitifs”,nous poussant à déformer de façon systématique la réalité dans un certain sens »

Depuis une quarantaine d’années, les recherches en psychologie ont montré que le cerveau est la proie de nombreux « biais cognitifs », sans doute hérités de la préhistoire des hominidés, nous poussant à déformer de façon systématique la réalité dans un certain sens. Avant tout, le « biais de confirmation » désigne la tendance que nous avons à choisir dans un ensemble d’informations celles qui soutiennent nos croyances antérieures (les gens de droite lisent des journaux de droite, etc.). Ce biais explique que celui qui commence à sympathiser avec des croyances aux Illuminati s’enfermera très vite dans le monde des vidéos et sites pro-Illuminati, ce qui renforcera sa croyance en retour. D’autres biais concernent, eux, la manière dont nous nous représentons la causalité. En premier lieu, on favorisera les explications intentionnelles – expliquer en invoquant des actions volontaires de certains individus  –, tendance qu’on a prouvée être spécialement forte chez les sujets adhérant à une vision du monde conspirationniste. Le raisonnement conspirationniste use en effet d’une procédure très simple pour identifier partout une intention à l’œuvre : il recherche « à qui profite le crime ». Une fois ce bénéficiaire identifié – ce qui est toujours possible, puisque tout événement affecte différemment, en bien ou en mal, les individus et les groupes –, il en déduit que cette conséquence était le but recherché, donc que l’événement à analyser résulte de l’intention de ces bénéficiaires.

Enfin, nous cherchons plutôt des « grosses » causes pour les événements « importants » : que les morts de personnalités aussi importantes que John Fitzgerald Kennedy, Marilyn Monroe ou Lady Di soient dues à des ruminations d’obscurs individus détraqués, à un suicide ou à un banal accident, voilà qui contrevient à cette règle d’équivalence et peut pousser certains à chercher des « vraies » causes, commensurables aux événements en question : une conspiration de la CIA, du FBI ou du MI6, par exemple.

Clairement, la vision conspirationniste du monde vise à éliminer le hasard : les détails qui ne se relient pas causalement avec le fil directeur de la version officielle d’une histoire y deviennent des marqueurs significatifs de la conspiration. Il n’y a que dans les romans que, précisément, rien de ce qui arrive n’est là par hasard – puisque tout contribue à la signification du roman. Sauf que le roman, à la différence de la vie réelle, résulte de l’intention d’un auteur. Comme le philosophe Brian Keeley le soulignait, le conspirationniste semble l’un des derniers aspirants à un monde ordonné et porteur d’un dessein – rêve qui échoit à celui qui refuse la conception moderne et scientifique d’un monde où les événements sont massivement le fait de rencontres aléatoires entre projets plus ou moins mal réalisés.

Démonter une théorie du complot ?

Reste la question philosophique : pourquoi ne devrait-on pas croire aux théories du complot ? Au fond, pourquoi est-il tout simplement faux que les Illuminati dirigent le monde ? Comme pour de nombreux problèmes philosophiques, si nous avons l’intuition que l’attribution du 11-Septembre et de la mort de Diana au Mossad est, à chaque fois, une élucubration irrationnelle, lorsqu’on est confronté à ceux qui argumentent en faveur de ces visions, il est difficile d’expliciter le principe général en vertu duquel tout cela est irrationnel. Si les Illuminati posent une vraie question philosophique, c’est précisément celle-là.

Après tout, le 11-Septembre lui-même est bien le fruit d’une conspiration : celle des terroristes d’Al-Qaida. Le « conspirationniste » défend simplement l’idée que les conspirateurs ne sont pas ceux que l’on croit. Autrement dit, on ne doit pas estimer fausse par principe une théorie du complot.

Dans son étude récente et très fouillée, le journaliste britannique David Aaronovitch définit ainsi une théorie du complot : « La supposition non nécessaire d’une conspiration là où d’autres explications sont plus probables. » En ce sens, les Illuminati constituent bien une théorie du complot : pour expliquer l’émergence du sida, on n’a pas besoin d’avoir recours à ces acteurs imaginaires dont l’existence est loin d’être avérée. Qu’elle soit « non nécessaire » est donc indispensable pour définir une théorie conspirationniste du complot. Mais, précisément, notre illuminatiste jugera, lui, que le recours à des intentions masquées est vraiment nécessaire pour expliquer les événements ! Dès lors, le point de litige entre la vision conspirationniste et son contraire est la manière d’entendre cette nécessité de recourir à des agents occultes. Y a-t-il des critères rationnels pour décider à quel moment l’hypothèse d’une conspiration devient nécessaire ?

De fait, le scénario des Illuminati repose sur quelques vérités : certains humains ont évidemment une plus grande capacité d’affecter les événements de l’histoire humaine – ce sont en général des riches et des puissants – et, parfois, ils s’entendent pour agir en secret, puisque si leur action était publique elle ne pourrait aboutir (pensons aux délits d’initiés en Bourse). Mais, très souvent aussi, leurs intérêts sont divergents ; et puis, pas besoin de recourir à des intentions pour expliquer que les actions des financiers ou des politiques ont des effets sur la vie des peuples : la structure de l’économie y suffit ! Enfin, les résultats des actes diffèrent de l’intention de départ, pour les puissants comme pour les gens ordinaires. L’idée d’une manigance secrète et infaillible d’un groupe de dominants à la manœuvre depuis des siècles n’est pas du tout nécessaire pour expliquer ce qu’on veut expliquer ; or c’est cela qui caractérise exactement la théorie des Illuminati.

« Sentir que certains ont plus d’influence que tous sur les affaires du monde induit en chacun une disposition aux théories du complot »

Les théories du complot semblent donc saisir quelque chose de vrai concernant les relations de pouvoir dans les sociétés. Le sentiment que certains ont plus d’influence que tous sur les affaires du monde et que des opérations ou des intérêts nous sont cachés est unanimement partagé ; il induit en chacun d’entre nous une sorte de disposition aux théories du complot. Dans les années 1960, Bob Dylan chantait Only a Pawn in their Game (« Juste un pion dans leur jeu »), dont les paroles illustrent ce sentiment que certains acteurs agissent à notre insu sur les événements sociaux majeurs et la destinée des hommes. C’est là un thème classique du cinéma populaire aussi bien que de la littérature d’avant-garde. Les Illuminati ressembleraient un peu à un passage à la limite d’une bonne partie de la culture récente (américaine) : films comme la trilogie Jason Bourne ou Ghostwriter, livres de romanciers majeurs, tels Thomas Pynchon ou Don DeLillo…

À partir de là, de nombreux auteurs comme Hofstadter ou récemment Frédéric Lordon (« Le symptôme de dépossession », Le Monde diplomatique, juin 2015) reconnaissent que les théories du complot enveloppent une perception faussée de la réalité sociale. Si, à La Nouvelle-Orléans, après le passage de l’ouragan Katrina, s’est répandue la croyance que le pouvoir, manipulé par des Illuminati, avait délibérément laissé s’écrouler une digue destinée à protéger la population noire, c’est que cette population comprend de manière confuse que, depuis la fondation du pays, l’oppression des Noirs par les Blancs détermine une bonne part de ce qui leur arrive. Ultimement, c’est une telle conscience qui a ressuscité le thème des Illuminati dans le rap américain et l’a popularisé jusque chez l’adolescent européen moyen.

Aussi peut-on voir la fable des Illuminati, à l’égal d’autres lubies conspirationnistes, comme une perception faussée de la réalité sociale, non dépourvue d’une certaine créativité et indéniablement amusante ; même si, à l’inverse, on doit aussi y voir une réalisation exemplaire de la cognition humaine lorsqu’elle marche de travers, selon tous les biais psychologiques et les mécanismes sociaux qu’on a décrits. Mais en quoi, précisément, marche-t-elle de travers ? Pour répondre, tâchons de ressaisir l’épistémologie conspirationniste, soit les modalités de recherche de connaissance et d’évaluation des données et des preuves propres à une telle vision du monde.

« Si je devais me méfier de tout, je ne pourrais me fier à aucune de mes croyances »

Elle se caractérise déjà par une singulière inversion : des éléments apparemment anodins ou aléatoires, tels que la date de la Coupe du monde de football en France en 1998 (lointain anagramme d’un nombre fétiche illuminati, 666), acquièrent un poids majeur dans l’argumentation, alors qu’on n’attribuera qu’un intérêt limité aux faits robustes justifiant pour la plupart des gens la version dite officielle. Elle cultive le doute envers tout récit ou théorie admis –  le partisan des Illuminati balaie volontiers le contenu des manuels d’histoire. Mais si le doute est certes un moment obligé de toute recherche scientifique, un tel doute n’est jamais total : le biologiste expérimental ne doute pas qu’il existe des êtres vivants… Le doute extrême, dit « hyperbolique », n’a pas sa place dans la science. Or c’est celui qu’exercent les conspirationnistes. Pareil doute repose sur deux choses qui en font un doute déraisonnable : la quête des éventuelles incohérences dans le discours dit « officiel » sur un événement ; la méfiance systématique envers tout discours « officiel » (médias, rapports gouvernementaux et souvent institutions scientifiques).

Le premier aspect repose sur une erreur : le postulat que toutes les données propres à un phénomène que l’on reconstitue devraient être absolument cohérentes. Or, si la cohérence est jusqu’à un certain point un réquisit de toute explication raisonnable, cela n’exige pas une cohérence absolue entre toutes les données. Ainsi, dans les sciences, le meilleur modèle de la trajectoire d’un système dont on connaît un grand ensemble de positions laissera forcément de côté certaines de celles-ci : chacun connaît ces courbes modélisant un nuage de points dont certains se retrouvent plus ou moins loin de ladite courbe. Il s’agit là, comme disent les informaticiens, du « bruit » intrinsèque à tout ensemble de signaux ou d‘information. D’ailleurs, essayez de raconter votre journée d’hier à trois personnes différentes – un grand classique de l’interrogatoire de police –, évidemment certains détails changeront d’une version à l’autre (la robe de Simone était rouge, puis jaune, etc.), de sorte qu’un conspirationniste pourrait en déduire que votre journée d’hier n’a pas existé, alors qu’il s’agit simplement là du « bruit » inhérent à tout récit.

Le second point part de l’affirmation de principe que les comptes rendus publics d’un événement sont délibérément faussés. Un tel doute apparaît naturel dans la vision conspirationniste, car les auteurs secrets d’un événement s’ingénieront à le cacher, donc à en donner des fausses versions. En quoi ce refus de tout discours « officiel », motivé par l’idée même qu’il y a eu conspiration, est-il déraisonnable ? Parce que, au fond, il contredit l’idée même d’expertise et de confiance dans les experts, laquelle contribue implicitement à fonder notre possibilité même de tenir pour vraies certaines croyances. La plus grande partie de notre savoir repose sur ce qu’ont établi d’autres, des experts au sens le plus large : je n’ai aucune idée de comment marche mon ordinateur, donc je me fie à ce que pensent les informaticiens qui en ont conçu le mode d’emploi ; je ne connais rien à la mécanique, donc mon rapport à ma voiture repose sur les mécaniciens et les ingénieurs qui l’ont construite, etc. Soulignons toutefois qu’un expert sur un sujet X est forcément un ignorant sur tout le reste. C’est pourquoi il y a escroquerie intellectuelle à renvoyer à des biochimistes pour contrecarrer l’évolution darwinienne, ou bien à des experts en paléontologie pour discourir sur le 11-Septembre – ceci étant la stratégie favorite des conspirationnistes, lesquels jouent constamment leurs experts contre les experts.

Émettre un doute de principe envers l’expertise s’avère irrationnel, parce que celui-ci contredit l’une des bases de la formation et de la justification du savoir : si je peux douter de certains experts, c’est que j’ai précisément confiance dans d’autres, venus d’autres disciplines, qui ont construit un certain savoir sur lequel reposent mes croyances. Si je devais accepter la méfiance systématique envers les journaux, chercheurs, médias, qu’adviendrait-il ? Je ne pourrais au fond me fier à aucune de mes croyances : les médicaments peuvent être des poisons, les journaux sont des romans… Le coût, en terme de possibilité de connaître quoi que ce soit du monde et d’y adapter mes actions, deviendrait extrêmement élevé !

« Si l’homme n’a jamais marché sur la Lune, quelle quantité de mensonges aura-t-elle été requise pour maintenir un tel secret? »

Ce coût, qu’on nomme épistémique, est, en comparaison des bénéfices escomptés, totalement excessif pour les théories du complot. Supposons ainsi que l’homme n’ait jamais marché sur la Lune, que l’alunissage ait été en réalité filmé à Hollywood selon le désir de quelques Illuminati : quelle quantité de mensonges, de dissimulation, aura-t-elle été requise pour diffuser et maintenir un tel secret ? Toute la Nasa, l’ensemble du système scientifique américain et mondial dans son ensemble ne seraient qu’une vaste supercherie. Si c’était le cas, alors nous devrions réviser absolument toutes nos croyances sur le monde humain en général, d’où un coût épistémique excessif comparé au poids des quelques raisons avancées par les sceptiques de l’alunissage. En comparaison, les grandes révolutions scientifiques avaient un coût épistémique élevé, mais un bénéfice épistémique et pratique exceptionnel. Ainsi, si la thèse des Illuminati est vraie, alors je dois réviser toute l’histoire humaine, et surtout une bonne partie de la psychologie (la longévité d’un tel secret défie toute ma connaissance de la psychologie humaine !). C’est bien cher payé, alors que, d’un autre côté, les « preuves » de la thèse sont légères en comparaison de ce qui me justifie à croire à l’histoire et à la psychologie humaines ordinaires.

Cette manière irrationnelle de gérer les coûts et les bénéfices de l’enquête éclate au grand jour lorsqu’on considère le vice initial de l’épistémologie conspirationniste, soit : le fait d’inverser fondamentalement les règles de l’enquête. En supposant d’emblée que les témoins et les experts ne sont pas dignes de foi, le conspirationniste a implicitement stipulé que les événements réels nous sont occultés, donc qu’une conspiration est à l’œuvre. La charge de la preuve revient alors à celui qui veut montrer qu’il s’agit d’autre chose que les Illuminati. Ce faisant, le partisan des Illuminati viole une règle logique de base : on peut prouver que quelque chose existe (en l’exhibant), mais on ne peut pas radicalement prouver que quelque chose n’existe pas, sinon en montrant que son idée même est contradictoire (comme un cercle carré). Certes, on peut démontrer que la probabilité de son existence est quasi nulle, ou qu’il n’est pas raisonnable d’y croire (les fantômes, les elfes, etc.), mais comme notre illuminatiste exige des preuves absolues, du même ordre qu’une preuve d’existence, il ne sera jamais convaincu.

Il est au contraire raisonnable de poser comme hypothèse de départ que les faits ne sont pas différents de ce que les sources officielles nous disent ; que certains événements arrivent par hasard, qu’ils sont la collusion d’intentions diverses aux conséquences imprévues. Sur cette base, il est parfois justifié de douter de certains éléments et d’en venir à concevoir une conspiration d’acteurs influents à l’origine d’un drame quelconque : les opérations sous faux drapeau existent, etc. Il y a toutefois une différence cruciale entre (a) partir de l’hypothèse d’événements explicables par le hasard, les intentions explicites des agents et ce que nous savons des lois de la nature, pour parfois, dans certains cas précis, mettre en doute cette explication au vu des données empiriques nouvelles ; et (b) partir de l’hypothèse d’agents conspirateurs pour, ensuite, examiner de manière hypersceptique toute hypothèse alternative qui viendrait mettre cela en doute. C’est ce que fait l’illuminatiste comme, de manière générale, tout conspirationniste, et c’est irrationnel.

Que répondre à un conspirationniste ?

Puisqu’il est dans le doute hyperbolique, le tenant des Illuminati – emblématique ici de la vision conspirationniste du monde – ne se laissera jamais réfuter rationnellement. On peut toutefois souligner à quoi cet Illuminatiste s’engage, au moins épistémiquement, s’il va jusqu’au bout de ses thèses – un peu comme Aristote répliquait à l’opposant du principe de non-contradiction que sa position est certes irréfutable, mais qu’il s’est lui-même soustrait de la communauté de ceux qui parlent réellement.

En premier lieu, si notre interlocuteur pense que la Révolution française comme le sida sont dus aux agissements des Illuminati, alors il doit intégralement réviser toute sa vision de l’histoire, des épidémies, de la psychologie, etc. Ce qui de proche en proche affectera l’ensemble de ce qu’il tient pour vrai… Y est-il prêt ?

En deuxième lieu, la façon dont il se fie à certaines informations (ses amis sur YouTube, etc.) tout en en dénigrant d’autres (Wikipédia ou le New York Times) lui impose, s’il est cohérent, de faire de même dans la vie pratique, et par exemple, de consulter plutôt un sorcier qu’un chirurgien s’il a l’appendicite.

En troisième lieu, s’il maintient sa croyance aux Illuminati, alors il est devant un dilemme. Soit, en s’abstenant de souscrire à ces conséquences, il accepte d’être en contradiction majeure avec lui-même, donc d’être irrationnel, mais alors la rationalité n’est plus une valeur pour lui, si bien qu’on ne voit pas trop au nom de quoi il pourrait se revendiquer du parti de la vérité, du doute méthodique, du scepticisme, de l’indépendance d’esprit, etc., contre tous les « récits officiels ». Soit il n’est pas en contradiction parce qu’il est d’accord pour payer un tel prix ; mais alors cela signifie que certaines de ses croyances – concernant la mainmise de certains sur le monde, le caractère malveillant d’une bonne partie de l’humanité, etc. – lui sont plus chères, au sens propre, que toutes les autres croyances possibles, puisqu’ezlles valent un tel prix. Et peu d’individus seraient enclins à confesser cela.

La dernière option, s’il ne se sent pas concerné par ce dilemme, c’est qu’il ne croit pas vraiment aux Illuminati, que c’est un jeu de l’esprit qui offre des plaisirs similaires à ceux d’Assasin’s Creed ou des romans de Dan Brown. Dans ce cas, il n’y a peut-être pas lieu de se fâcher, ni même de se disputer.

Par PHILIPPE HUNEMAN

Directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Paris-1-Sorbonne), il s’intéresse à la biologie évolutive, notamment aux liens entre écologie et évolution, mais également aux théories du complot. Il a participé, entre autres nombreuses publications, à la rédaction des Mondes darwiniens (Syllepse, 2011).

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“The Earth is our home, and our home is on fire,” the Dalai Lama says. Global warming has become the poster child, but there are eight global systems that support life on our planet, each of which sustains continual damage from daily human activities. The range of ways to help here range from eliminating petroleum-based plastics from our lives and the supply chain, to demanding clean air.

Oppose Injustice.

The very social order creates structural inequities. Working together to eliminate them can create a better future for everyone.

A More Humane Economics.

The growing gap between rich and poor, the Dalai Lama says, seems a “moral crime.” This gap has been at play, for instance, in the debate about health insurance – on many other countries health care is a universal right, not just for those who can pay. A humane economics means finding avenues to lessen the rich-poor gap.

Help those in need.

This one seems a no-brainer. But the ways to enact such help include not just giving direct aid – like a handout to a homeless person – but also helping them help themselves – for example, job training.

Educate the Heart.

The world’s future is in the hands of our children. An education that includes mindfulness and caring will give the young tools to naturally act toward a better society.

Finally, act now, in whatever way you are called to. Otherwise the toxic forces at loose today will define our time. But each of us acting in our own way can together create a stronger force for good.

Daniel Goleman, Ph.D., is the author of Emotional Intelligence and Social Intelligence: The New Science of Human Relationships. Working as a science journalist, Goleman reports on the brain and behavioral sciences for The New York Times.

https://www.lionsroar.com/how-to-be-a-force-for-good/?utm_content=bufferf7e6d&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=buffer

Din „Cartea cometelor”

https://www.brainpickings.org/2017/01/11/kometenbuch-the-comet-book/

For a counterpart from across the precipice between the pre-scientific and scientific worlds, see French artist and astronomer Étienne Léopold Trouvelot’s stunning astronomical drawings created three centuries later at the Harvard Observatory, then let Sagan and Druyan take us out:

Comets may act as the creators, the preservers, and the destroyers of life on Earth. A surviving dinosaur might have reason to mistrust them, but humans might more appropriately consider the comets in a favorable light—as bringers of the stuff of life to Earth, as ocean-builders, as the agency that removed the competition and made possible the success of our mammalian ancestors, as possible future outposts of our species, and as providers of a timely reminder about large explosions and the climate of the Earth.

A comet is also a visitor from the frigid interstellar night that constitutes by far the greatest part of the known universe. And a comet is, further, a great clock, ticking out decades or geological ages once each perihelion passage, reminding us of the beauty and harmony of the Newtonian universe, and of the daunting insignificance of our place in space and time. If, by chance, the period of a bright comet happens to be the same as a human lifetime, we invest it with a more personal significance. It reminds us of our mortality.

Public domain images courtesy of Open Repository Kassel

Sessione di disegno „Con Sketchmob sul Naviglio Grande”_sabato 14/10/2017 — arkipelag associazione culturale

Siamo lieti di invitarvi alla prossima sessione di disegno „Con Sketchmob Italia sui Navigli”, organizzata in collaborazione con Progetto Doda. L’evento si terra’ il sabato 14 ottobre dalle ore 10:00 alle ore 13:00. Questa volta disegneremo il ponte di ferro Richard Ginori, realizato in 1906 con la stessa tecnica utilizzata per la Torre Eiffel di […]

via Sessione di disegno „Con Sketchmob sul Naviglio Grande”_sabato 14/10/2017 — arkipelag associazione culturale

The meaning of suffering

… according to Rebecca West

from https://www.brainpickings.org/2017/02/24/rebecca-west-black-lamb-grey-falcon/

While recovering from surgery in an English hospital in the fall of 1934, West heard on the radio that Yugoslavia’s King Alexander I had been assassinated — the first monarch of a young country born out of the horrors of WWI, murdered by the same fascist forces that would pave the way for WWII. She recognized instantly, with a sorrowful urgency, that such local crises of inhumanity never exist in isolation from the whole of humanity. A quarter century before Martin Luther King urged us to see that “we are caught in an inescapable network of mutuality [and] whatever affects one directly, affects all indirectly,” West reflected on hearing the radio announcement:

I had to admit that I quite simply and flatly knew nothing at all about the south-eastern corner of Europe … that is to say I know nothing of my own destiny.

And indeed, from West’s regional focus on my native Balkans radiates a larger inquiry into the collective fate of humanity, with all its tragedy and tenaciousness, and the ultimate resilience of the human spirit — nowhere more so than in a passage describing her encounter with a woman on a mountain road in Montenegro. West relays the woman’s response to being asked how she had ended up there, across the country from her hometown of Durmitor:

She laughed a little, lifted her ball of wool to her mouth, sucked the thin thread between her lips, and stood rocking herself, her eyebrows arching in misery. “It is a long story. I am sixty now,” she said. “Before the war I was married over there, by Durmitor. I had a husband whom I liked very much, and I had two children, a son and a daughter. In 1914 my husband was killed by the Austrians. Not in battle. They took him out of our house and shot him. My son went off and was a soldier and was killed, and my daughter and I were sent to a camp. There she died. In the camp it was terrible, many people died. At the end of the war I came out and I was alone. So I married a man twenty years older than myself. I did not like him as I liked my first husband, but he was very kind to me, and I had two children of his. But they both died, as was natural, for he was too old, and I was too old, and also I was weak from the camp. And now my husband is eighty, and he has lost his wits, and he is not kind to me any more. He is angry with everybody; he sits in his house and rages, and I cannot do anything right for him. So I have nothing.”

To the question of where she is headed on that mountain road, the woman responds:

“I am not going anywhere. I am walking about to try to understand why all this has happened. If I had to live, why should my life have been like this? If I walk about up here where it is very high and grand it seems to me I am nearer to understanding it.” She put the ball of wool to her forehead and rubbed it backwards and forwards, while her eyes filled with painful speculation. “Good-bye,” she said, with distracted courtesy, as she moved away, “good-bye.”

With this, West delivers her stroke of genius in revealing the animating force of human existence, that which gives rise to all art and all science and the irrepressible roving curiosity that has given us everything we call culture:

This woman [was] the answer to my doubts. She took her destiny not as the beasts take it, nor as the plants and trees; she not only suffered it, she examined it. As the sword swept down on her through the darkness she threw out her hand and caught the blade as it fell, not caring if she cut her fingers so long as she could question its substance, where it had been forged, and who was the wielder. She wanted to understand … the mystery of process.

I knew that art and science were the instruments of this desire, and this was their sole justification, though in the Western world where I lived I had seen art debauched to ornament and science prostituted to the multiplication of gadgets. I knew that they were descended from man’s primitive necessities, that the cave man who had to hunt the aurochs drew him on the rock-face that he might better understand the aurochs and have fuller fortune in hunting and was the ancestor of all artists, that the nomad who had to watch the length of shadows to know when he should move his herd to the summer pasture was the ancestor of all scientists. But I did not know these things thoroughly with my bowels as well as my mind. I knew them now, when I saw the desire for understanding move this woman. It might have been far otherwise with her, for she had been confined by her people’s past and present to a kind of destiny that might have stunned its victims into an inability to examine it. Nevertheless she desired neither peace nor gold, but simply knowledge of what her life might mean. The instrument used by the hunter and the nomad was not too blunt to turn to finer uses; it was not dismayed by complexity, and it could regard the more stupendous aurochs that range within the mind and measure the diffuse shadows cast by history. And what was more, the human will did not forget its appetite for using it.

In a sentiment that calls to mind Hannah Arendt’s timelessly incisive perspective on the only effective antidote to evil, found in the fact that “one man will always be left alive to tell the story,” West considers the essential quality of spirit which the Montenegrin woman modeled:

If during the next million generations there is but one human being born in every generation who will not cease to inquire into the nature of his fate, even while it strips and bludgeons him, some day we shall read the riddle of our universe. We shall discover what work we have been called to do, and why we cannot do it. If a mine fails to profit by its riches and a church wastes the treasure of its altar, we shall know the cause: we shall find out why we draw the knife across the throat of the black lamb or take its place on the offensive rock, and why we let the grey falcon nest in our bosom, though it buries its beak in our veins. We shall put our own madness in irons.

„Ce-a fost a fost, acum ce pot face…?” (1)

 

Gânduri după lectura cărţii Lyttei Basset La joie imprenable (Bucuria pe care nu ţi-o poate fura nimeni) 

 

Are vreun rost să cauţi o semnificaţie a trăirilor tale dureroase? Să însemne oare această relectură a unor elemente negative ale vieţii tale pritocirea unui rău, pe care este preferabil să-l uiţi cât mai iute? Poate folosi la ceva revenirea la acest lucrurile triste din trecut? Ne poate ea ajuta să ne ridicăm şi să umblăm, atunci când până şi a face câţiva paşi e aproape imposibil? Să evoluăm în umanitatea noastră?

De ce nu? Cu condiţia să recunoşti că fiinţa ta are multe etaje, şi că gândirea, dacă se află, incontestabil, la etajul cel mai de sus, e departe de a reprezenta totul, departe de a controla totul, şi, mai ales, departe de a fi principalul izvor al vieţii… Şi că nici ştiinţa, nici experienţa nu pun pe nimeni la adăpost de nimic. Medicii sufletelor nu sunt nici ei scutiţi de una ori alta din bolile pe care le tratează, cei mai fini cunoscători ai adâncurilor psihicului omenesc nu sunt la adăpost de dureri, prăbuşiri, crize, înfrângeri…

Dar, cum spune poetul, „din înfrângere în înfrângere, creştem”. Urcăm, evoluăm, devenim mai oameni. Oricum, intelectul şi imaginaţia se opresc, vrei, nu vrei, la tot ce te mâhneşte în clipa de faţă, la tot ce te-a mâhnit, rănit, marcat altădată. Criza de viaţă în care intri pe neaşteptate te obligă să recunoşti că nu ai uitat, nici iertat, lucruri petrecute demult, care au trecut aparent fără urme, şi pe care de fapt le-ai alungat numai undeva într-un subsol al memoriei, ca să te aperi. 

O primă întrebare ar fi: au experienţele emoţionale negative ceva comun ?

Un lucru mă izbeşte când mă gândesc la ale mele: obsesia celor petrecute, dublarea chinuitoare a evenimentului supărător, la care se adaugă gândul la cauze, detalii, urmări…  S-a petrecut ceva neplăcut, ori întristător – nu neapărat ceva foarte grav – ceva care m-a „însemnat”; sufletul  mi se mohorăşte şi se închide. Un singur punct  – şi acela, negru, dar negru! – revine şi stăruie în gând, chinuie, dezbină conştiinţa, amărăşte, blochează. Poate privi o persoană, sau un fapt, un context. Poate fi vorba de o imprudenţă, de o greşeală, a mea, ori a altcuiva, care m-a afectat, de o gafă care m-a rănit sau m-a făcut să rănesc, de o pagubă neprevăzută, de o critică, adevărată ori nu, care m-a făcut să scad în ochii proprii şi în ochii unor persoane care pentru mine contează[1]. Poate fi vorba de o pierdere, de un eşec, de muşcătura invidiei ori a geloziei, de orice naşte în cuget frustrare, şi un sentiment de vid…

După Lytta Basset, „panta firească” constă în a refuza să te gândeşti la tot ce ţi-a adus o „privaţiune a fiinţei”, şi există multe strategii reflexe: aştepţi să treacă, cauţi compensaţii, încerci să te încarci cu cât mai multe activităţi, cauţi distracţii, pe scurt, faci orice, numai să uiţi. La întrebarea „ce au comun experienţele negative?”, Lytta Basset răspunde : sentimentul că s-a săpat în mine, în existenţa mea, un abis, un gol pe care nu-l voi putea niciodată umple. Niciodată nu voi avea destui bani, destulă putere, destul timp, destulă dragoste, destulă agilitate, destulă pricepere, niciodată lucrurile nu vor mai fi cum au fost. De unde căutarea de compensaţii iluzorii, unele derizorii, altele periculoase, care te fac dependent, fără să umple, fireşte, gaura. De unde hotărârile de viaţă pripite, cotiturile de cârmă negândite cu care sunt ispitiţi oameni care şi-au pierdut un soţ, un copil, o situaţie, persoane care au eşuat într-o relaţie de dragoste, care au suferit, în viaţa lor socială, profesională, comunitară, o usturătoare deziluzie. 

Deci, cam ce ar fi de făcut? Cum să trăieşti, cum să integrezi experienţa negativă, cum să o prefaci într-o parte al bogăţiei tale ca fiinţă, al istoriei tale?

„Când o experienţă negativă ulterioară ne va confrunta iar cu evidenţa golului sufletesc legat de neintegrarea sentimentelor neplacute, el va deveni cu atât mai vertiginos cu cât a fost mai puţin luat în seamă, şi de acolo vin atâtea depresiuni şi sinucideri care survin în urma unei rupturi, a unei trădări, a unei concedieri : nu mai eşti nimic… pentru că nu ai făcut cunoştinţă vreodată cu neantul pe care-l poartă în sine orice fiinţă omenească: un nimic, unt vid, un „deficit de fiinţă” pe care l-a săpat în el, încă de la naştere, fiecare din experienţele negative trăite.”

S-ar zice, aşadar, că puţină filosofie despre trăirile dureroase şi pe care oricine, pe drept cuvânt, ar vrea să le evite, nu strică… Iar experienţa negativă, când survine, poate fi văzută şi ca un test, ca o posibilitate de a măsura vidul pe care fiecare dintre noi îl poartă în adâncuri.

Pentru cei aparent „mai norocoşi” dintre cei care au trăit traumatisme, viaţa continuă „ca şi cum nu s-ar fi petrecut nimic”. Timpul pare să fi cicatrizat rănile, şi divertismentul denunţat de Pascal, refugiul în hiperactivitate, în căutarea de noi relaţii, în consum, distracţii şi tot ce poate aduce plăcere – toate formele curente de compensare – par să fi avut efect. Şi totuşi…

„Dar de fapt, nu s-a petrecut nimic de acest fel. Departe de a umple golul, timpul nu face decât să-l acopere, aşa cum sunt acoperite de crengi găurile adânci săpate prin păduri, pentru a prinde animalele sălbatice în capcană.”

Fireşte, nimănui nu-i place să trăiască având mereu înaintea ochilor realitatea pierderii suferite şi a  golului săpat în fiinţa sa de fiecare eşec, ruptură, frustrare. Nimeni primeşte spontan experienţele negative ca pe ceva care poate face parte din sine; acestea sunt trăite de la început ca pe ceva care nu ar fi trebuit să se petreacă. Dar, ulterior, putem lua hotărârea de a le lua ca punct de plecare – şi este vorba aici, insistă Lytta Basset, de un act de voinţă : „ce-a fost, a fost; acum ce fac, pornind de la cele petrecute?”

[1] „Nevoia de recunoaştere ocupă un loc important în piramida nevoilor omeneşti (Maslow). Nevoia de a fi recunoscut o găsim pe toate treptele existenţei : pe plan profesional, în relaţiile personale, în iubire şi în prietenie; iar fidelitatea prietenilor nu compensează realmente pierderea dragostei, tot aşa cum intensitatea vieţii private nu poate face uitat eşecul în viaţa politică. Un om care a investit cea mai mare parte a nevoii sale de recunoaştere în domeniul public, dar nu mai e luat în seamă, se poate descoperi brusc ca fiind „privat de existenţă”. O dată cu bătrâneţea şi dispariţia nevoii sociale căreia îi răspundea, omul nu ştie cum să echilibeze lipsa de atenţie din partea celor apropiaţi; nemaiexistând public, are pur şi simplu impresia că nu mai există deloc”. (Tzetan Todorov)

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You knew…

Just in case someone ready to vote DT reads this blog. Which is highly improbable…

http://www.huffingtonpost.com/entry/republican-leaders-backing-donald-trump

You Knew Who Trump Was When You Endorsed Him, Republican Leaders

You will never live down what you’ve done.

You knew. You all knew. You knew the whole time who and what Donald Trump is.

Mike Pence. Paul Ryan. Mitch McConnell. Ted Cruz. Chris Christie. Newt Gingrich. Orrin Hatch. John McCain. Marco Rubio. Virtually all of you

You heard every terrible thing he said. You watched every inexcusable thing he did. You knew Trump is a race-baiting, xenophobic, misogynistic, authoritarian con man. You knew about his insatiable appetite for power, his bottomless need for affirmation, his dangerous impulsiveness and uncontrollable temper. You knew he was a huckster who ruined businesses and lives. You knew he debased your party, and you personally. You knew.

You knew he waged a racist campaign against the president’s legitimacy. You knew he called immigrants rapists. You knew he advocated forbidding Muslims from American soil. You knew he said a federal judge wasn’t qualified because Mexican blood flowed through his veins. You knew he besmirched the parents of a dead soldier. You knew he mocked prisoners of war. You knew he courted white supremacists. You knew he admires dictators. You knew he incited violence. You knew he lies ― blatantly, shamelessly, ceaselessly.

You knew all of that, and you asked Americans to elect him president anyway. Shame on you. You knew.

Your condemnations are and have always been empty. Your sudden rush to abandon Trump ― after what’s merely the most recently uncovered manifestation of his hatred for women ― is motivated by the same venal cowardice that led you to support him in the first place.

You knew Hillary Clinton isn’t the monstrous caricature you spent decades depicting. You knew she is ― like each and every one of you ― an ordinary politician, in all the ways that word has positive and negative connotations. You knew she would govern in a perfectly normal way.

You knew this, but you told voters she was more dangerous than Trump. More evil. A greater threat to the republic. And this, after so many of you spent the presidential primary campaign warning the U.S. that Trump is exactly who he appears to be. But you fell in line. You knew, and you endorsed him anyway.

You did all of this in service of ideology. You did this because you believe Trump will enact the policies you favor to allow businesses to pump more pollution into our air and water, to take away food and medicine from the neediest among us, to disenfranchise minority voters, to slash taxes for the rich.

Your voters elevated Trump nearly to the White House, and he may yet make it there, in spite of everything. They did so because you have primed them for Trump for more than half a century. Half a century of barely concealed appeals to racism, of fomenting fear and hatred and coaxing the worst instincts out of enough voters to gain power. Years of nurturing ― on AM radio and cable TV and the internet ― a propaganda machine that encourages ignorance, mistrust and anger.

You have lost control of the golem you created.  

You made promises you knew you couldn’t keep, and your voters finally lost faith in you. Now, they’re turning on you.

They follow a man who doesn’t even share your beliefs. You’re learning just how little those voters cared about conservatism and how very much they cared about stomping their boots on the throats of people who don’t look like them or love like them or think like them. You made this possible by making villains out of African-Americans, Latinos, LGBTQ people, the poor.

When this is all over, you may win your own re-elections. You may retain control of Congress and of governors mansions, state legislatures, county councils and school boards all across the nation. You may sigh in relief that you survived. You may even ― and not terribly long from now ― regain the presidency and resume carrying out your agenda. Your own careers may be successful. 

But history will condemn you. History won’t forget your cravenness. Because you knew.