Sur le monde orthodoxe, une perspective géopolitique

Le monde orthodoxe à l’ère globale : vers une déterritorialisation ?

Par Thomas TANASE

„Il suffit de regarder une carte du monde pour voir immédiatement ce qui fait la force et la faiblesse du monde orthodoxe. Dominé par la masse russe, il a bien une présence mondiale, depuis la Méditerranée jusqu’aux frontières de la Chine et de la Corée ; mais justement, cette présence reste dominée par un seul État, la Russie. De plus, à la différence du monde musulman, lui aussi centré sur un bloc géographique d’un seul tenant, le monde orthodoxe est adossé à une zone de dépression démographique  : il s’agit bien entendu de sa grande faiblesse [20]. Les quelque 200 à 250 millions d’orthodoxes dans le monde font pâle figure sur un plan numérique face au milliard de catholiques et de musulmans. Cette présence est aussi limitée géographiquement : elle reste presque inexistante en Asie (Russie exceptée) et plus encore en Afrique. Il n’en reste pas moins que le monde orthodoxe ne saurait se réduire à la seule Russie. Il est également inscrit dans l’Union européenne. Or l’entrée récente de Chypre (1 millions d’habitants), de la Bulgarie (7 millions d’habitants) et surtout de la Roumanie avec ses 20 millions d’habitants a changé la donne : l’orthodoxie constitue désormais un bloc avec un poids démographique non négligeable (aux alentours de 40 millions de personnes, si l’on ajoute aux nouveaux entrants les 11 millions de Grecs). De plus, les pays en question sont relativement homogènes du point de vue religieux, avec des nuances [21]. A cela il faut encore ajouter les candidats à l’Union européenne que sont le Monténégro et la Serbie (9 millions de personnes, auxquelles s’ajoutent les populations serbes des Balkans occidentaux), dont on peut penser qu’ils ont vocation à s’inscrire à terme dans l’ensemble européen, même si la Serbie reste marquée par les conflits des années 1990 et balance entre Europe et Russie.

Les équilibres sont donc plus complexes qu’il n’y paraît. Au total, on peut distinguer quatre grands ensembles culturels dans le monde orthodoxe  : un ensemble hellénophone ; un ensemble roumanophone ; un ensemble slave des Balkans (Bulgarie, Macédoine, Serbie, Monténégro), divisé mais proche linguistiquement et qui a une histoire commune (un même rameau médiéval, suivi de plusieurs siècles de domination ottomane) et enfin un monde largement dominant démographiquement de quelque deux cent millions de personnes, héritier de l’ancienne chrétienté de Kiev : l’Ukraine (42,7 millions de personnes) la Biélorussie (9,5 millions) et la Russie (144,3 millions d’habitants, plus les Russes des anciennes républiques soviétiques). A ces quatre ensembles il faut encore ajouter un dernier pays, qui représente à lui tout seule une culture originale : la Géorgie et ses 4 millions d’habitants.

On voit à quel point ce serait une erreur d’identifier l’orthodoxie avec le seul monde slave. Même moins important démographiquement, le monde grec reste le cœur du monde orthodoxe, ne serait-ce que par les liens particuliers qui unissent le christianisme à l’hellénisme – le grec est la langue de rédaction des Évangiles. Le mont Athos est jusqu’à aujourd’hui un point névralgique, lieu de pèlerinage et de rencontre pour des croyants venus de tous les horizons. Mais le monde roumain, qui coupe en deux le monde slave, a sa propre sensibilité et joue de plus en plus un rôle particulier. Son poids démographique n’est pas négligeable (plus de 23 millions de personnes, si l’on ajoute population roumanophone de Moldavie). En Roumanie la pratique s’étant pour l’instant davantage maintenue que dans d’autres pays, elle dispose de plus de prêtres, de plus de moines, de plus de croyants, ce qui lui permet de peser. Or la Roumanie, de langue latine et dont l’État s’est largement construit au XIXe siècle sur le modèle français, garde une identité spécifique, davantage tournée vers l’Ouest, alors que son nationalisme s’est en partie forgé contre les tentatives russes de l’assimiler au bloc slave.

Cependant, ce serait une erreur de s’en tenir aux seuls pays majoritairement orthodoxes. Il faut encore ajouter un héritage historique et institutionnel, qui, pour très minoritaire qu’il soit, n’en a pas moins des effets géopolitiques très réels. Les patriarcats du Ve siècle n’ont jamais été abolis, même si Rome s’est éloignée. C’est donc encore le patriarcat de Constantinople [22], dans le quartier du Phanar, à Istanbul, qui a une primauté de principe, alors que sa situation est éminemment délicate. La fondation de l’État turc moderne s’est accompagnée de la quasi-disparition de sa communauté grecque, en particulier après les pogroms à Istanbul de 1955 (une communauté qui compte aujourd’hui peut-être 4000 personnes). Le dernier séminaire orthodoxe sur l’île de Halki, au large d’Istanbul, a été fermé en 1971. La loi turque oblige le patriarche de Constantinople à avoir la nationalité du pays, alors qu’il n’y a pratiquement plus d’orthodoxes et aucun séminaire. L’actuel patriarche, Bartholomé (en place depuis 1991), né à une époque où la communauté grecque istanbuliote n’avait pas encore entièrement disparu, a été formé au séminaire de Halki puis en Europe et notamment à Rome. Mais la question du recrutement du clergé met en question à terme la survie de ce patriarcat [23]. La question a réussi à intéresser les autorités américaines, et notamment Barack Obama qui l’a évoquée devant le parlement turc en 2009, sans grand succès [24].

Alexandrie, Antioche et Jérusalem ont aujourd’hui des patriarcats orthodoxes en communion avec Constantinople et les autres Églises. A Alexandrie, il s’agit d’une diaspora grecque et levantine en train de disparaître (la grande majorité des 10% de chrétiens égyptiens relèvent de l’Église « copte » restée à part). Le monastère grec de Sainte-Catherine du Sinaï est un autre centre prestigieux ; il est autonome sous la juridiction du patriarche de Jérusalem. La communauté orthodoxe de Syrie, qui mélange population arabe et clergé grec sous l’autorité du patriarche d’Antioche (installé à Damas depuis le XIVe siècle) est encore importante, et directement impliquée dans l’actuelle guerre civile. Enfin, la présence d’un patriarche grec à Jérusalem s’est toujours maintenue. Même si le catholicisme a largement progressé au XIXe siècle au sein des populations palestiniennes ou libanaises, celles-ci ont encore un noyau orthodoxe. Il existe donc également une orthodoxie de langue arabe, directement touchée par l’exil auquel sont contraints nombre de chrétiens de la région. La disparation progressive du christianisme de la région est d’autant plus dramatique pour l’orthodoxie qu’il s’agit de la destruction d’une histoire de deux millénaires, avec laquelle elle a gardé un héritage institutionnel et canonique.

Mais surtout, les événements du XXe siècle ont aussi fait de l’orthodoxie une religion de diaspora. Des premiers petits noyaux russes, roumains, grecs sont apparus dès la fin du XIXe siècle ou dans les années 1920 en Europe de l’Ouest ou aux États-Unis. Cependant, l’immigration russe après 1917 a contribué de manière notable à implanter de petites communautés orthodoxes dans des villes comme Paris ou New-York. Elle a été suivie par les exilés des pays de l’Est après la Seconde Guerre mondiale, sans oublier l’importante immigration grecque. Au-delà des seuls effectifs de ces communautés, forcément réduits, Paris ou New-York ont été au cœur de la pensée orthodoxe du XXe siècle, à une époque où la réalité communiste empêchait les centres traditionnels de l’orthodoxie de fonctionner normalement. Le séminaire Saint-Serge à Paris a joué un rôle important dans ce renouvellement, que l’on peut d’ailleurs inscrire dans un mouvement plus large de retour aux sources du christianisme et aux textes antiques, en contact avec les milieux catholiques de Vatican II ou les milieux protestants [25]. Petit-à-petit, le français a pu commencer à devenir une langue de liturgie orthodoxe, tandis que toute une littérature théologique et philosophique orthodoxe spécifiquement française a vu le jour.

Quant aux États-Unis, ils unissent de petits noyaux russes et ukrainiens à une communauté grecque plus conséquente. L’anglais est devenu la langue principale de la liturgie des communautés grecques : les nouvelles générations, tout en affirmant sur un mode très américain leur attachement à leurs origines, ne comprennent plus le grec de leurs parents (et encore moins le grec des Évangiles). Les différentes communautés orthodoxes outre-Atlantique ont été traversées par tous les grands débats qui ont cours dans la société américaine, et s’échelonnent sur toute une gamme d’attitudes, des plus libérales aux plus conservatrices. Le séminaire de Saint-Vladimir à New-York, lié à l’Église russe de l’exil, a lui aussi joué un rôle conséquent dans le renouveau intellectuel de l’orthodoxie, en particulier grâce à un théologien français d’origine russe, formé à Saint-Serge, Jean Meyendorff. L’immigration grecque a encore fait naître des communautés orthodoxes jusqu’à Buenos Aires ou en Australie. L’influence du monde russe est à l’origine d’Églises embryonnaires en Chine et au Japon [26].

La question des diasporas a bien entendu pris un aspect nouveau avec l’émigration récente des pays de l’Est, en particulier au sein de l’Union européenne. Aujourd’hui, les communautés orthodoxes d’Allemagne, d’Angleterre sont de plus en plus importantes. L’immigration roumaine joue un rôle particulièrement important en Espagne ou en Italie, en particulier dans la région de Rome : en l’espace de quelques années, ce sont plusieurs dizaines de paroisses roumaines qui sont apparues en Europe, en général avec des locaux prêtés par des églises catholiques [27]. Le profil de ces diasporas est en train de changer : composées d’ouvriers, de migrants issus du monde rural, elles deviennent plus importantes en nombre, moins élitistes et gardent un lien plus fort avec le pays d’origine, à l’heure des transports à bon marché et de la télévision par satellite. En outre, catholiques et orthodoxes sont amenés à se fréquenter de plus en plus souvent sur le terrain, alors que les pratiques catholiques elles-mêmes sont en train de se transformer dans l’Église d’après Vatican II (comme en témoigne la présence fréquente d’icônes ou d’images d’inspiration orthodoxes dans les églises catholiques). Les frontières deviennent de plus en plus poreuses, et un phénomène de déterritorialisation des Églises orthodoxes commence à s’ébaucher.

Mais en même temps, le phénomène de diaspora reste pour l’essentiel organisé autour des Églises nationales traditionnelles. Il n’y a par exemples pas d’Église orthodoxe française, italienne, ou américaine, mais, dans chacun de ces pays, des orthodoxies russe, grecque, roumaine, balkanique ou même arabe (liée à Antioche). Les communautés de l’exil au temps du communisme, méfiantes envers leur Église d’origine, se sont en outre souvent placées sous l’autorité du patriarcat de Constantinople. Il existe des tentatives de regroupement, comme par exemple une Assemblée des évêques orthodoxes de France, ou même une Fraternité orthodoxe d’Europe occidentale. Néanmoins, l’orthodoxie continue en général de proclamer son attachement au modèle d’Églises territoriales, raison pour laquelle elle ne peut en principe pas établir d’Église nationale dans une Europe de l’ouest (voire un Occident) relevant traditionnellement de Rome (et qu’en sens inverse les autorités orthodoxes qualifient de « prosélytisme » l’activité catholique sur leur territoire).

Les rivalités au sein du monde orthodoxe se sont parfois exacerbées avec le démantèlement de l’URSS. La Géorgie a réussi à faire accepter la renaissance de son Église en 1990. En revanche, le conflit autour de la Moldavie entre Roumanie et Russie a son pendant dans le domaine ecclésiastique. La Moldavie, très majoritairement roumanophone (hors Transnistrie) dépendait du temps de l’URSS du seul patriarcat de Moscou. Ce n’est qu’en 1989 qu’un évêque roumanophone est nommé. Mais cela n’a pas empêché le patriarcat de Bucarest d’encourager le rétablissement d’une métropole roumanophone de Chisinau sous son autorité en 1992. La Moldavie est donc divisée entre deux Églises différentes, l’une sous l’autorité de Bucarest et l’autre sous l’autorité de Moscou (qui comprend également des églises de langue roumaine), tandis que l’on a même parfois pensé à organiser une « Église nationale moldave » [28]. On voit de la sorte comment lorsqu’elle est associée à un État et une identité, l’orthodoxie peut devenir un élément de soft power  : elle est ici liée à l’affirmation de l’identité roumaine.

Cependant la querelle autour de la Moldavie montre encore comment aux rivalités nationales se superpose la coupure entre l’Union européenne (ou de manière plus large le camp occidental) et le monde russe. De manière significative, déjà en 1992, le patriarcat de Constantinople a soutenu le rétablissement d’une Église moldave sous juridiction roumaine ; mais celui de Serbie a critiqué la décision roumaine. Ainsi, la rivalité d’influence entre Moscou et Constantinople est-elle aussi parfois doublée par un débat sur la ligne à suivre vis-à-vis de l’Occident, plus ou moins conciliante. Le patriarcat de Constantinople a soutenu l’autonomie vis-à-vis de Moscou des Églises orthodoxes en Estonie (1996), en République Tchèque et en Slovaquie (1998). L’exemple sans doute le plus caricatural, et le plus tragique, de cette superposition de conflits reste l’Ukraine, avec sa division en trois Églises orthodoxes : l’Église traditionnelle relevant du patriarcat de Moscou ; un patriarcat ukrainien de Kiev autoproclamé en 1992, mais que les autres Églises orthodoxes n’ont pas reconnu ; et une Église ukrainienne autocéphale, présente surtout à l’ouest du pays, remontant à 1921, supprimée par le pouvoir soviétique et rétablie en 1990 à partir de la diaspora, où elle s’était maintenue.

La situation se complique d’autant plus que, malgré son rôle sur la scène internationale, le patriarcat de Constantinople peine de plus en plus à imposer son autorité, alors que le patriarcat de Moscou a désormais pour lui le soutien d’un État puissant et de larges effectifs. D’ailleurs, la situation du patriarcat de Constantinople dépend sans doute aussi dans une large mesure des relations entre Ankara et le Kremlin. Le patriarcat de Moscou, appuyé par l’État, cherche désormais à reprendre sous son aile les communautés russes de l’étranger. Les conflits se sont multipliés, même si une partie de l’orthodoxie russe de l’étranger a accepté de reconnaître en 2007 son appartenance à l’Église patriarcale de Moscou, tout en gardant son autonomie. Dans un climat plus apaisé, le patriarcat de Bucarest a, lui aussi, réussi à faire reconnaître en 2008 son autorité sur l’orthodoxie roumaine de l’étranger, malgré quelques exceptions.

L’intérêt pour des patriarcats nationaux à renforcer les liens entre ces communautés et le pays d’origine est évident. Ces communautés permettent d’avoir un relais à l’étranger, et de promouvoir le pays d’origine : les diasporas sont par définition un vecteur privilégie de soft power La Russie pourra ainsi mener une diplomatie d’influence au moyen de son orthodoxie, dont la manifestation la plus récente est en 2016 l’inauguration d’une cathédrale russe à Paris, appuyée sur un centre culturel. A Rome, sur la colline du Janicule, face au Vatican, une nouvelle église a également été consacrée en 2009 sur un terrain appartenant à l’ambassade russe en Italie. Le cas de la Roumanie, en déclin démographique mais dont une partie importante de la population est partie à l’étranger, est plus original. Les différentes paroisses ont aussi une utilité sociale : il s’agit de lieux d’entraide pour les nouveaux arrivants. Mais la projection du patriarcat en dehors de ses frontières à partir d’un réseau dense de paroisses peut aussi être lue comme une adaptation à la mondialisation et même à une forme de déterritorialisation du peuple roumain, compte tenu du caractère massif des départs à l’étranger. De la sorte, le patriarcat se retrouve dans une position d’autant plus centrale que l’État est en général éloigné de ces populations et peu capable d’intervenir. Le patriarcat peut devenir un acteur central de l’intégration européenne et atlantique roumaine, voire du redéploiement de cette nationalité dans une mondialisation post-État-nation.

Il est donc clair qu’il faut renoncer à avoir une vision monolithique du monde orthodoxe, comme le montrent encore les difficultés récentes à réunir un grand concile panorthodoxe [29]. Les différentes autorités en parlent pourtant depuis les années 1960, sous l’égide du patriarcat de Constantinople. L’idée serait d’unir toutes les Églises orthodoxes pour s’accorder sur les positions à prendre dans le monde contemporain et adapter la théologie. La mise en place d’une institution commune permettrait de peser davantage face aux grands acteurs internationaux, et de mieux gérer les diasporas et les conflits liés aux proclamations unilatérales d’indépendance ecclésiale. Ce grand concile a finalement été convoqué en 2016 pour être tenu en Crête (après que les tensions entre la Turquie et la Russie aient empêché sa tenue à Istanbul). Mais au dernier moment, le patriarcat de Bulgarie a exprimé ses doutes sur l’organisation du concile et demandé son report, demande immédiatement approuvée par les patriarcats serbe, géorgien et d’Antioche (autant dire de Damas) [30]. Le patriarcat de Moscou a profité de cette occasion pour soutenir les protestataires ; toutes ces Églises ont fini par boycotter le concile (sauf l’Église serbe, qui a fait volte-face et choisi de participer). L’événement, largement préparé par le patriarcat de Constantinople, avec parfois des soutiens venus des États-Unis [31], a au moins eu, de la sorte, le mérite de dessiner une géographie assez claire des différents regroupements au sein du monde orthodoxe.”

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